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Critiques / Opéra & Classique

Slutchaï d’Oscar Strasnoy

par Caroline Alexander

Les irrévérences surréalistes des faits divers

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Slutchaï ! Le titre de l’opéra qui vient d’être donné en création mondiale à l’Opéra National de Bordeaux sonne comme un éternuement, un gros mot ou un appel codé à rassemblement. Il est la transposition phonétique d’un vocable russe désignant les faits divers, ces petites nouvelles à lire dans les dernières pages d’un journal, ces incidents de rien du tout qui alimentent les commérages de quartier que le compositeur Oscar Strasnoy a péché dans l’œuvre de Daniil Harms, poète et romancier de l’absurde né en Russie en 1905, mort en Union Soviétique en 1942.

Oscar Strasnoy, cet argentin de Paris – il y fréquenta le Conservatoire National de Musique – aux fortes racines européennes a vu le jour à Buenos Aires en 1970 dans une famille de juifs russes poussés à l’exil qui avaient trouvé en Argentine une terre d’asile. La musique et la littérature ont nourri et imprégné son éducation. Il la compléta en Autriche, en Allemagne, en France, nouant ses propres chemins au croisement des cultures de ses origines. Il écoute ses aînés en musique, Ligeti, Varese, Berio, Boulez et les autres, mais refuse de se soumettre aux dogmes. « Le théâtre est mon domaine » proclame-t-il. Très vite, il illustre sa déclaration de foi par toutes sortes de créations lyriques, Le Bal, Le Retour, l’Instant, Heine et Cachafaz où sa musique se fond dans l’univers de la folle « tragédie barbare » de Copi cet autre Argentin de Paris (voir WT du 16 janvier 2012).

L’incongru et l’imprévisible

Sa rencontre avec Daniil Harms est d’un autre ordre, même s’il relève lui aussi d’un principe fondamental d’irrévérence. Daniil Ivanovitch Iouvatchov, exécuté en internement psychiatrique sur ordre du petit père des peuples Joseph Staline, se donna, pour en sourire sans doute, le pseudonyme de Harms (le mal en anglais). Satiriste surréaliste maniant l’incongru et l’imprévisible dans de brèves anecdotes – Histoires pour les enfants et les imbéciles, Récits cruels et absurdes – il pratique cet humour du désespoir qu’on appelle l’humour juif. Les saynètes disloquées de Slutchaï, recueil « d’incidents » glanés par-ci par-là à Leningrad dans le quotidien de petites gens sans importance, en forme une sorte de quintessence.

Oscar Strasnoy, épaulé par Christine Dormoy pour le livret et la mise en scène en a retenu une vingtaine qui se chevauchent et s’échafaudent sous les drapés d’un étendard rouge sang frappé de la faucille et du marteau. Une petite fille en robe blanche trébuche dans ses plis. Des vieilles tombent d’une fenêtre, des hommes se querellent, se battent, s’entretuent sur un toit, un bonhomme trop petit se rêve en taille d’athlète, un homme roux flotte dans l’inconscient car il n’existe pas. Pouchkine et Gogol surveillent les héritiers de leur monde.

Strasnoy leur a composé une musique aussi désarticulée que leurs vies. Elle s’exprime dans la fosse avec un orgue, des percussions, un DJ de cabaret et sur scène où trois instrumentistes, un accordéoniste, un clarinettiste et une violoniste alto à la crinière en pétard entrent dans la peau de divers personnages. La mise en scène en souligne l’assemblage hétéroclite, les saccades et les moments suspendus comme celui, émouvant, de la ballade de l’homme roux. Les effets vidéos sont judicieux, les mouvements de foule, par un chœur remarquable de cohérence, adroitement orchestrés. Une troupe de jeunes chanteurs – dont le baryton Thomas Dolié fait figure de vedette – s’approprie avec justesse les décalages de Strasnoy mais semble gênée par l’articulation d’une langue étrangère. Les sur-titrages ne réussissent pas à refléter l’humour au goût de cendres de Daniil Harms. Une traduction - dans l’esprit plus que dans la lettre -aurait peut-être fait davantage pétiller le sombre comique des situations.

Ce Slutchaï va naviguer jusqu’en 2014. La première bordelaise n’est peut-être que l’ébauche d’une œuvre encore en devenir.

Slutchaï d’Oscar Strasnoy, livret de Christine Dormoy d’après l’œuvre de Daniil Harms, musiciens de l’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine, direction Oscar Strasnoy, mise en scène Christine Dormoy, scénographie Philippe Marioge, vidéo Mathilde Germi, costumes Jean-Philippe Blanc, lumières Daniel Levy. Avec Thomas Dolié, Sevan Manoukian, Isabel Soccoja, Marie-George Monet, Jean-Manuel Candenot, Vincent Pavesi, Chris Martineau, Bruno Maurice, Richard Rimbert, Janine Clos, Charlotte Martin.

Coproduction Opéra National de Bordaux, Le grain Théâtre de la Voix, Festival Novart-Biennale des arts.

Grand Théâtre de Bordeaux, les 26, 27, 28, 29 novembre à 20h

05 56 00 85 95 – www.opera-bordeaux.com

Photos : F. Desmesure

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