Opéra National de Paris jusqu’au 8 octobre 2011
Salomé de Richard Strauss – La Clémence de Titus de W.A. Mozart
Angela Denoke et Stéphanie d’Oustrac illuminent deux reprises de bonne tenue
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- 13 septembre 2011
- Critiques
- Opéra & Classique
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En deux reprises d’honnête tenue, Richard Strauss et Wolfgang Amadeus Mozart lancent la nouvelle saison de l’Opéra National de Paris en attendant la première nouveauté maison : le Faust de Gounod avec en tête d’affiche l’irrésistible ténor Roberto Alagna et deux anciens pilotes du navire pour en exécuter la production : Jean Louis Martinoty - directeur du Palais Garnier en 1986 – à la mise en scène et Alain Lombard - ancien directeur musical de la maison de 1981 à 1983 – à la direction de l’orchestre.
Un vent de nostalgie semble souffler par-dessus les toits de Bastille et de Garnier. La Salomé qui vient de s’installer sur le plateau du premier y fut créée il y a 17 ans par André Engel, l’un des plus talentueux metteurs en scène de sa génération, tandis que La Clemenza di Tito occupait les espaces d’or et de pourpre de second à peine 2 ans plus tard sous la signature de l’Allemand Willy Decker, autre grand nom. Les deux opéras connurent par la suite des approches différentes – lumineuse par Lev Dodin pour Strauss et démodée par Karl-Ernst Herrmann pour Mozart. Ce sont les plus anciennes qui ont été retenues, opposant leurs visions en couleurs et en humeur. Noire, crépusculaire, intimiste pour Salomé, blanche, crue, impériale pour La Clémence de Titus. Dans les deux cas, direction d’orchestre et distributions atteignent de bons niveaux.
Dans les vapeurs d’une nuit caniculaire
Salomé : d’emblée le décor de Nicky Rieti plonge dans l’enfermement la tragédie érotico-biblique que Richard Strauss tira d’une pièce à scandale d’Oscar Wilde. Un château ? Un temple ? Les restes d’un hangar avec des ballots de paille ? Un peu de tout cela et la trouée vitrée d’un puits, brèche suggérée de la prison souterraine où est enfermé Jochanaan le prophète. Il y a de la moiteur dans l’air et de la nébulosité dans les éclairages que l’on aimerait moins chiches. Les personnages semblent planer dans les vapeurs d’une nuit caniculaire. Les costumes sortent d’un Orient d’illustration bibliophile, les juifs sont de vrais juifs avec leurs châles de prière et leurs kipas. La robe de Salomé est blanche et voltigeuse par-dessus ses pieds nus mais les sept voiles sont restés au vestiaire. Il n’y aura pas de déshabillage, seules les jambes, longues et fines, d’Angela Denoke, qui chante, joue et danse Salomé pour la première fois à Paris, apparaissent au cours d’une danse aguicheuse adroitement chorégraphiée.
Angela Denoke, atout majeur
Angela Denoke est une habituée de la maison. Elle y chanta avec succès Janacek, Berg, Beethoven, Hindemith (webthea des 3 novembre 2004, 1er mai 2007, 1er février 2008, 2 avril 2008…). Ces quelques années ne lui ont pas ôté une juvénilité mutine et une sensualité de voix et de corps qui sont l’apanage de cette Salomé, à la fois perverse et immature. Projection intacte, graves charnus, aigus parfois flottants comme ses bras. Elle est l’atout de cette production où l’Hérode de Stig Andersen fait preuve d’un métier sûr, où l’Hérodiade de Doris Soffel joue sur l’hystérie en hurlant sa rage. Le baryton finlandais Juha Uusitalo campe un prophète nerveux mais sans grand mysticisme. On aimerait entendre et voir le jeune Stanislas de Barbeyrac, ex-pensionnaire de l’Atelier lyrique, dans un rôle plus étendu que celui du pauvre Narraboth personnage touchant, sacrifié avant la mi-temps de l’opéra.
Pinchas Steinberg connaît bien, peut-être trop bien, ce Strauss encore débutant. Sa direction nette, charnelle rend justice à ses couleurs avec plus d’habileté et de métier que de fougue spontanée.
La Clémence de Titus irréprochable mais un rien terne
On pourrait faire le même compliment et le même reproche à Adam Fischer, mozartien averti, aguerri pour sa direction de La Clémence de Titus, certes irréprochable mais un rien terne. Tout y est sauf le miroitement du plaisir. Il est vrai que cette commande express – l’œuvre fut composée en trois semaines ! - par les États de Bohême pour le couronnement de l’empereur Léopold II, fit faire à Mozart une sorte de bon en arrière où il renoua avec les principes de l’opera seria dont il avait abandonné les structures depuis L’Enlèvement au Sérail jusqu’au sommet de sa collaboration avec Lorenzo da Ponte. Ce fut son ultime commande officielle et son avant dernière œuvre précédent de quelques semaines sa Flûte Enchantée testament.
Mais les principes d’humanisme qui lui étaient si chers les animent. Titus est un homme bon, intègre et responsable. Amoureux de Bérénice, la princesse juive venue de loin, il doit renoncer à sa passion. Racine lui fait dire « Je sens bien que sans vous je ne saurais plus vivre. (...) Mais il ne s’agit plus de vivre, il faut régner. ». Mozart et Métastase, son librettiste, le happent à ce moment crucial. Pour régner selon les règles il faut une impératrice à l’empereur. L’ambitieuse Vitellia attend ce couronnement qui devrait être celui de sa vie. Titus, presque au hasard, choisit Servilia la sœur de Sesto, son ami fidèle. Mais Sesto est amoureux de Vitellia qui se sert de son attirance d’adolescent et le manipule pour qu’il aille assassiner Titus… Le complot échouera, Titus écoutera, tentera de comprendre et pardonnera… La leçon donnée au futur monarque passe par sa sublime musique.
Dans la froideur de pierres blanches
Willy Decker la place dans la froideur de pierres blanches, des pans de murs arrondis pour évoquer le Capitole, un bloc de marbre géant sur lequel l’empereur se refugie et dans lequel de scène en scène va se sculpter sa tête d’empereur. Il s’y perd parfois et doit faire un peu de varappe pour en descendre. Tout est dépouillé, fonctionnel et symbolique jusqu’aux couleurs des costumes qui du blanc au noir en passant par le gris et le jaune pâle départagent les bons des méchants.
Stéphanie d’Oustrac, étoile de la soirée
Klaus Florian Vogt réunit tous les atouts d’un Titus crédible, noblesse de port et noblesse de timbre tout en lumières et nuances. En Vitellia, harpie lubrique, Hibla Gerzmava prête une voix ample aux aigus explosifs et aux graves confidentiels, un timbre davantage taillé aux mesures de la musique russe qu’à celles de Mozart. Charmante comme toujours Amel Brahim-Djelloul semble incarner naturellement Servilia, la fille au cœur pur, Allyson McHardy, jeune mezzo américaine se révèle de la même eau claire en Annio. Mais la bonne étoile de la soirée est incontestablement Stéphanie d’Oustrac dans le rôle de Sesto. Présence, fragilité, justesse, elle est bel et bien l’adolescent déchiré entre l’éveil de sa sexualité et l’honneur de son amitié. La voix porte sans effort apparent, chaude et riche de couleurs. Une performance qui vaut le déplacement.
Salomé de Richard Strauss d’après Oscar Wilde, orchestre de l’Opéra National de Paris, direction Pinchas Steinberg, mise en scène André Engel, décors Nicky Rieti, costumes Elisabeth Neumüller, lumières André Diot, chorégraphie Françoise Gres. Avec Angela Denoke, Stig Andersen, Doris Soffel, Juha Uusitalo, Stanislas de Barbeyrac, Isabelle Druet. Et Dietmar Kerschbaum, François Piolino, Andreas Jäggi, Antoine Garcin Scott Wilde, Damien Pass, Gregory Reinhardt, Ugo Rabec, Thomas Dear. Grzegorz Staskiewicz .
Opéra Bastille, les 8, 14, 17, 20, 23, 26 & 30 septembre à 20h. Le 11 à 14h30
La Clémence de Titus de W. A. Mozart, livret de Pietro Métastasio adapté par Caterina Mazzola. Orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris, direction Adam Fischer, mise en scène Willy Decker, décors et costumes John MacFarlane, lumières Hans Toelstede, chef de chœur Alessandro di Stefano. Avec Klaus Florian Vogt, Hibla Gerzmava, Amel Brahim-Djelloul, Stéphanie d’Oustrac, Allyson McHardy, Balint Szabo
Palais Garnier, les 10, 12, 15, 20, 23, 26, 30 septembre, 5 & 8 octobre à 19h30
08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr
Crédits Photos : Opéra National de Paris






