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Critiques / Opéra & Classique

Rigoletto de Giuseppe Verdi

par Caroline Alexander

Superbement servie en musique, la tragédie du bouffon est mise en boîte, en flash-backs et en psychanalyse

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Quand retentit l’ouverture du mythique opéra de Verdi, sous la battue flamboyante de Nicola Luisotti, à l’avant- scène, un vieillard au maquillage délavé de clown, arrache d’une boîte en carton sa défroque d’ancien bouffon royal et la robe blanche éclaboussée de sang de Gilda, sa fille assassinée, son unique raison d’être. Ainsi démarre la nouvelle mise en scène de Rigoletto à l’Opéra National de Paris, 16 ans après celle, si sage de Jérôme Savary.

L’événement était attendu. Pour lui donner la saveur d’un nouveau regard, Stéphane Lissner a fait appel à Claus Guth, « régisseur » allemand vedette qui n’avait jamais encore été programmé sur cette scène, alors que le Châtelet, tout comme l’Opéra National de Lorraine, l’avait déjà convié à plusieurs reprises.

Faire du neuf avec de l’ancien surtout quand celui-ci fait partie des gloires du répertoire reste un défi d’acrobate. Claus Guth l’enjambe avec un concept plausible : alors que les thèmes de sa vie déferlent en musique, son Rigoletto se souvient de ce qu’elle fut et tente d’en comprendre le sens …. La boîte de carton où étaient enfouies les reliques de son existence va devenir le lieu de ses souvenirs, soit un décor composé de panneaux de carton ondulé, gris, beige, neutre, glissant selon les espaces à suggérer, se fendant d’un rideau de scène bleu nuit ou d’une volée d’escaliers. Le vieux Rigoletto de l’ouverture, alias Triboulet du Roi s’amuse de Victor Hugo qui inspira le livret de Piave, va retrouver son alter ego de belle maturité et descendre avec lui les marches de sa déchéance. Ils seront deux d’un bout à l’autre des trois actes, un mime (le comédien Pascal Lifschutz), un chanteur (le baryton Quinn Kelsey). L’astuce ouvre des horizons où songe et réalité, passé et présent s’entremêlent, elle fonctionne et même fascine durant la première partie du spectacle.

Puis, à force de se répéter, d’user des mêmes artifices, devient envahissante. Perdant son utilité, le doublé se transforme en poncif. Le même hiatus apparaît avec les désormais inévitables projections vidéo. Si les premières avec leurs prés fleuris où déboule en pas dansants la petite fille en robe blanche qu’était Gilda enfant, elles finissent elles-aussi par saturer l’espace d’images superflues. Et, si l’on est touché par le symbole du Rigoletto muet tenant dans ses bras les petites danseuses-Gilda à différents âges de sa croissance, on est d’autant plus agacé, en fin de partie, par la transformation de l’auberge de Sparafucile en cabaret avec danseuses emplumées et Maddalena en meneuse de revue d’une Marlène Dietrich trash. Le pic étant atteint par le duc de Mantoue sniffant un rail cocaïne.
L’ultime tour passe-passe est pourtant réussi : Gilda mourante ne s’éteint pas dans les bras de son père, mais se relève, et à petits pas, sort du carton des souvenirs, se glisse en coulisse. Pour, au-delà de la malédiction que diffuse la boîte de Pandore, enfin vivre sa vie ? La boucle Claus Guth se referme sur ce qu’elle a proposé de mieux.

Aux saluts il eut droit à quelques huées éparses comme c’est devenu la tradition lors des premières de l’Opéra de Paris. Mais l’enthousiasme l’emporta sur les réticences et ce fut carrément un triomphe pour les interprètes : carré d’épaules et cuivré de timbre, Quinn Kelsey fait de Rigoletto un géant au cœur brisé, imposant sans pathos la figure d’un père de famille qui, sous ses bouffonneries de clown professionnel, dissimule sa fragilité. Le timbre fruité, les aigus ciselés et le jeu distancé de la soprano russe Olga Peretyatko font de Gilda une adolescente en fin de parcours qui revendique son autonomie de femme. Faux amoureux, faux Don Juan, le duc de Mantoue trouve en Michael Fabiano un coureur de jupons insignifiant mais au legato vaillant et aux envolées lyriques en panache. Vesselina Kasarova, mezzo bulgare si souvent appréciée, apporte du nerf et la chaleur de son timbre au très bref rôle de Maddalena, les basses Rafal Siwek (Sparafucile), Mikhail Kolelishvili (Monterone) sont d’impeccable noirceur, tout comme le baryton Michal Partyka en Marullo cynique. (*) Les chœurs se plient à de véritables chorégraphies gestiques et assurent comme ils le font d’habitude un parcours vocal sans faute.
Grâce et limpidité, flamme et rage, Nicola Luisotti fait déferler tout l’arc en ciel des couleurs verdiennes. Les battues passionnées de ses finales font frissonner. Verdi est servi dans toute sa splendeur.

Rigoletto de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave d’après Le Roi s’amuse de Victor Hugo. Orchestre et Chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Nicola Luisotti, chef des chœurs Jose Luis Basso, mise en scène Claus Guth, décors et costumes Christian Schmidt, lumières Olaf Winter, vidéo Andi A Müller, chorégraphie Teresa Rotemberg. Avec : Quinn Kelsey, Olga Peretyatko, Michael Fabiano, Rafal Siwek, Vesselina Kasarova, Mikhail Kolelishvili, Michal Partyka, Christophe Berry, Tiago Matos, Andreea Soare, Adriana Gonzalez, Florent Mbla et le comédien Lifschutz. (* une deuxième distribution est proposée pour les premiers rôles à certaines dates : voir le site www.operadeparis.fr)

Diffusion en direct dans les cinémas UGC le 26 avril
Sur France Musique le 28 mai
Disponible sur Culturebox à partir du 27 avril

Opéra Bastille, les 11, 14, 23, 26, 28 avril, 2, 5, 7, 14, 16, 21, 24, 27 & 30 mai à 19h0, le 17 avril à 14h30, le 10 mai à 20h30.

08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35

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