Du 19 mai au 5 juin 2026 au Théâtre du Nord, CDN Lille Tourcoing Hauts-de- France.

Lorenzaccio d’après George Sand et Alfred de Musset, adaptation et mise en scène David Bobée.

Entre Histoire et Romantisme, entre crise de civilisation et force poétique.

 Lorenzaccio d'après George Sand et Alfred de Musset, adaptation et mise en scène David Bobée.

Après la mise en scène de Georges Lavaudant avec le lumineux Redjep Mitrovitsa dans le rôle-titre en 1990 à la Comédie Française, après celle de Jean-Pierre Vincent avec le non-moins pétillant Jérôme Kircher en 2000, à la Cour d’Honneur du Palais des Papes, et après quelques mises en scène de Lorenzaccio que nous ne pouvons toutes citer, David Bobée crée en 2026 le drame romantique et politique au Théâtre du Nord qu’il dirige à Lille, avec le jeune Félix Back, issu de l’Ecole du Nord, qui atteste d’un vrai talent princier.

L’action se passe à Florence en janvier 1537. Le patricien florentin Lorenzo de Médicis, jeune homme studieux et secret, espère la restauration de la République. Une tâche difficile, car son lointain cousin, le duc Alexandre de Médicis, règne sur Florence en tyran avec l’appui du Saint-Empire, du pape et d’une garde armée. Les exactions du régime autoritaire sont pléthore : meurtres, emprisonnements arbitraires, empoisonnements, bannissements...

Or, Lorenzo devient un fidèle serviteur du duc et son compagnon de débauche qu’il projette de tuer pour libérer Florence et son peuple, estimant que les grandes familles républicaines sont trop passives et lâches pour accomplir leur devoir citoyen. L’acte de Lorenzo semble voué à l’échec, car il agit seul. Personne ne l’en croit capable et nul n’a le courage de tirer parti de son acte pour instaurer à Florence un régime moins tyrannique.

La question est sur le grill : doit-on choisir l’action ou bien l’inertie, face à la politique irresponsable des puissants ? Qu’on soit dans la Florence du XVI è siècle, dans la France de 1830 ou dans la Russie de Poutine… Nous arrêtons là les trop nombreuses occurrences contemporaines autoritaristes.

L’adaptation de la pièce lie la première version de George Sand, directe et politique, à celle de Musset, littéraire et romantique. Quelle action politique face à la tyrannie, interroge David Bobée, face aux révoltes étouffées du peuple, face à l’inertie des peu courageux dirigeants qui négligent le bien commun ? Le personnage du titre-éponyme irradie l’espace malgré les accusations portées contre lui de faiblesse, un Hamlet mélancolique confronté au dilemme moral de passer ou non à l’acte. Violence et terrorisme de quelques-un, soulèvement populaire ou action politique des urnes ?

« Te voilà, face livide ? (La lune paraît). Si les Républicains étaient des hommes, quelle révolution demain dans la ville ! … - Ah, les mots, les mots, les éternelles paroles ! S’il y’a quelqu’un là-haut, il doit bien rire de nous tous : cela est très comique, très comique, vraiment. - Ô bavardage humain ! Ô grand tueur décors morts ! Grand défonceur de portes ouvertes ! Ô hommes sans bras ! … » (Lorenzaccio, acte IV, scène 9).

L’action collective est utopique et le peuple inapte à la mobilisation : en atteste la diffusion des images de reportages sur des mouvements de foule, de soulèvements populaires, de manifestations houleuses, encadrées par les forces de l’ordre, projetées sur l’écran du plateau, composant la scène de colonnes de béton, déplacées et agencées par les acteurs, tel un puzzle. Des vestiges antiques du passé, rappels des saccages guerriers, reproduits et repris aujourd’hui à travers des blocs de béton inesthétiques et sans âme. La musique et les chants accompagnent ces expressions de violence éparses.

Qu’on soit en 1830 ou deux siècles plus tard, se vit effectivement une crise de civilisation où l’être peine à s’accomplir dans une collectivité sociale éclatée, où l’être ne trouve guère sa place - déclin des valeurs politiques et humanistes, art dévalorisé, volonté individuelle déchirée et paralysée. Comment passer de la parole à l’acte, à la lente préparation d’une action révolutionnaire inefficace. L’assassinat du Duc ne changera rien.

La fresque théâtrale joue de l’art de peindre et offre au regard un kaléidoscope de mouvements et de déplacements de personnages multiples et antithétiques fascinants, dressés du côté du Mal ou de celui du Bien, dans un éclatement spatio-temporel scénique à la façon élisabéthaine, et qui évoque avec justesse les classes sociales dans la cité - patriciens et bannis.

Lozenraccio est en lutte contre un monde hostile, en proie aux tourments moraux et existentiels. Silhouette fine et austère, Félix Back arpente l’espace entier de la scène à grands pas, de jardin à cour, aller et retour. Il se livre autant à une intériorisation plutôt énigmatique qu’à l’expression théâtrale d’un jeu amusé, entre le lyrisme et le sarcasme, la comédie du rôle, le masque, et l’allure romantique, calculant une attente patiente dans ses réparties vives.

La troupe de comédiens autour de Félix Back est tonique et homogène, impliquée et libre : Greg Germain en Philippe Strozzi, Mexianu Medenou en Duc de Médicis, Catherine Dewitt en mère de Lorenzo, Djamil Mohamed en Tebaldeo, le peintre, et tous les autres de même envergure, Jade Crespy, Jules Turlet, Ambre Germain-Cartron, Grégori Miège en alternance, Yassim Aït Abdelmalek, Miya Péchillon, Nicolas Moumbounou, Arnaud Chéron.

Un spectacle populaire au sens noble du terme, mêlé d’un côté, de poésie romantique sur le sentiment existentiel, les rêves et l’utopie républicaine, et de l’autre, du réalisme cru de scènes sanglantes pour la vérité des faits d’Histoire : le public est captivé tant par l’échange philosophique entre Philippe Strozzi et Lorenzaccio que par la scène brutale du meurtre du Duc.

Un Lorenzaccio convaincant qui sollicite la réflexion des spectateurs dans la clarté bienfaisante d’une dramaturgie défendant la liberté contre l’oppression, joignant une voix décidée à celles des défenseurs démocrates contre toutes les autocraties.

Lorenzaccio d’après George Sand et Alfred de Musset, adaptation et mise en scène David Bobée, Avec Félix Back, Greg Germain, Mexianu Medenou, Catherine Dewitt, Djamil Mohamed, Jade Crespy, Jules Turlet, Ambre Germain-Cartron, Grégori Miège en alternance, Yassim Aït Abdelmalek, Miya Péchillon, Nicolas Moumbounou, Arnaud Chéron en alternance. Scénographie David Bobée et Léa Jézéquel, lumière Stéphane Babi Aubert, Léo Courpotin, vidéo Wojtek Doroszuk, musique Jean-Noël Françoise, costumes Samuel Bobée, Mayuko Tsukiji, conseiller littéraire Sylvain Ledda, assistanat à la mise en scène Sophie Colleu, construction décor et réalisation des costumes Ateliers du Théâtre du Nord. Du 19 mai au 5 juin 2026 au Théâtre du Nord, CDN Lille Tourcoing Hauts-de- France. Du 18 au 20 novembre à Points Communs - Scène nationale Cergy-Pointoise (95). Les 25 et 26 novembre, Maison de la Culture de Bourges - Scène nationale (18). Le 1er décembre, L’Équinoxe
- Scène nationale de Châteauroux (36). Les 4 et 5 décembre, Le Carré, Saint-Maxime (83). Les 8 et 9 décembre, La Filature - Scène nationale de Mulhouse (68) en cours. Les 16 et 17 décembre, Le Volcan - Scène nationale du Havre (76). Du 6 au 8 janvier 2027, Théâtre de Caen (14). Les 14 et 15 janvier, Théâtre de Beauvais - Scène nationale (60). Les 20 et 21 janvier, Le Phénix - Scène nationale de Valenciennes (59). Les 27 et 28 janvier, Maison de la Culture d’Amiens (80). Du 2 au 4 février, Le Tandem - Scène nationale d’Arras - Douai (59). Les 10 et 11 février, Les Quinconces & l’Espal - Scène nationale du Mans (72). Les 4 et 5 mars, Scène nationale Carré-Colonnes, Saint-Médard en Jalles (33). Du 16 mars au 10 avril, Théâtre Public de Montreuil - CDN (93). Les 4 et 5 mai, Théâtre de Cornouaille - Scène nationale de Quimper (29).

Crédit photo : Frédéric Lovino.

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Véronique Hotte

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