La Montagne noire d’Augusta Holmès à l’Opéra de Bordeaux jusqu’au 22 mai
Résurrection lyrique magistrale à Bordeaux
Dominique Pitoiset et Pierre Dumoussaud redonnent vie à La Montagne noire d’Augusta Holmès
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- 20 mai
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L’OPÉRA NATIONAL DE BORDEAUX a créé l’événement en ressuscitant La Montagne noire, opéra oublié de la compositrice française Augusta Holmès, jamais repris depuis sa création à Paris en 1895. Donnée dans une coproduction avec le Palazzo Bru Zane et l’Oper Dortmund, l’œuvre traite de la tentative du peuple monténégrin de se soustraire à la tutelle de l’Empire ottoman, sujet alors politiquement récent puisque le Monténégro s’était libéré de la dépendance effective d’Istanbul en 1883. À cette question politique, l’opéra superpose un conflit sentimental : le drame de la trahison d’un héros monténégrin (Mirko) séduit par Yamina, une esclave turque, sa prisonnière, à la fidélité douteuse malgré ses déclarations d’amour. Il s’enfuit avec elle, abandonnant Helena, sa fiancée chrétienne, ainsi qu’Aslar, son frère de sang, compagnon infatigable de la lutte contre les Turcs. Le héros meurt à la fin, accompagné dans son dernier voyage ni par Helena ni par Yamina, mais par ledit Aslar.
Patrie, honneur et déshonneur, famille, mort, ici dans un contexte de conflit religieux : autant de thèmes déjà largement exploités par les compositeurs romantiques et qui commençaient, au moment de la création de l’œuvre, à passer de mode dans le domaine lyrique.
La musique d’Augusta Holmès semble davantage intéressée par l’illustration de la grandeur des gestes des protagonistes masculins que par les sentiments délicats nés entre l’indépendantiste et l’inquiétante esclave turque. C’est une musique peu portée vers la mélodie ou le chant. Illustrative, pour ne pas dire vériste, à de rares occasions, elle se complaît dans le récitatif, offre de merveilleux moments choraux et fait fréquemment appel aux cordes et aux cuivres graves. On peut dire qu’elle est d’une facture essentiellement française : elle évoque Saint-Saëns dans les passages lyriques – Yamina rappelle parfois Dalila – ainsi que Les Troyens de Berlioz ou encore Sigurd de Reyer, en particulier dans les épisodes héroïques.
Fer et velours
À la tête de l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine, Pierre Dumoussaud dirige avec une main de fer dans un gant de velours la fosse, les solistes et le chœur de la maison – il faut saluer le travail vocal et dramatique des choristes, tous remarquablement préparés par Salvatore Caputo. Sobriété dans les récitatifs, ferveur dans les passages symphoniques : tout est mis en œuvre pour rendre à chacun ce qui lui revient. Dans les moments les plus délicats de la partition, les chanteurs ont certainement apprécié son soutien.
À la très agréable surprise de la découverte de l’œuvre, s’ajoute celle de la mise en scène. Alliant audace et expérience reconnue, Dominique Pitoiset réussit un magnifique contre-pied en faisant croire au public qui remplit entièrement l’auditorium de Bordeaux qu’il va assister à une simple répétition avec enregistrement audio de l’œuvre. La soirée commence ainsi à la manière d’une présentation concertante : vêtements de ville, bouteilles d’eau pour les chanteurs, assistants allant et venant sur le plateau sans interférer avec la musique… Peu à peu, la décontraction des uns et des autres se transforme en véritable action théâtrale ; des éléments de décoration et des costumes font leur apparition, les petites bouteilles d’eau disparaissent… jusqu’à ce que le public se retrouve pleinement intégré à cet univers d’héroïsme, de fidélité patriotique et aussi de sentiments amoureux, grâce à l’effet conjugué de la transformation progressive du plateau et de l’intensification dramatique apportée par la musique et les voix. En 2026, cette œuvre, admirablement écrite mais, il faut bien l’admettre, issue d’une autre époque, ne pouvait être représentée avec succès qu’en prenant le public par surprise et en l’intégrant progressivement à l’action, exactement comme l’a fait Dominique Pitoiset. Une prouesse théâtrale rare.
Grave et rugueuse
Bien que les six voix soient toutes de premier ordre, c’est la mezzo-soprano Aude Extrémo (Yamina) qui remporte à juste titre les honneurs de la soirée, tant par l’importance et la durée de ses interventions que par l’ampleur de sa tessiture et la singularité de son émission – grave et rugueuse. Elle est brillamment secondée par Julien Henric (Mirko), héros amoureux, ténor d’école française, attentif à la diction, très à l’aise dans les récitatifs, héroïque mais aussi lyrique par moments. À ses côtés, le vétéran Tassis Christoyannis (Aslar) apporte assurance, solidité et maîtrise. Son élégante diction se marie admirablement à celle du ténor dans leurs nombreux duos.
Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Dara), la mère malheureuse du traître amoureux, exalte avec aplomb le patriotisme des siens et renie avec force son fils pour avoir trahi la patrie, dans un moment de grande émotion. Complètent la distribution, à un excellent niveau, Hélène Carpentier (la malheureuse Helena), à la voix douce mais sûre et précise, ainsi que Guilhem Worms (le Père Sava), qui impose avec sa voix de tonnerre l’autorité religieuse à tous les protagonistes.
Illustrations : photos Frédérique Desmesure
Auguste Holmès : La Montagne noire. Avec Aude Extrèmo, Helène Carpentier, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, Julien Henric, Guilhem Worms, Tassis Christoyannis. Coproduction : Palazetto Bru Zane, Opéra national de Bordeaux, partenariat Opera Dormund. Mise en scène : Dominique Pitoiset ; lumières : Christophe Pitoiset ; costumes : Emma Gaudiano. Chœur de l’Opéra national de Bordeaux, Orchestre national Bordeaux Aquitaine, dir. Pierre Dumoussaud. Opéra national de Bordeaux, 19 mai 2026. Prochaine représentation : 22 mai.



