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Critiques / Opéra & Classique

Les larmes de Barbe Bleue de Mathieu Bauer (d’après Bela Bartok)

par Olivier Olgan

Un éclairage radical illuminé par Evelyne Didi

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En s’emparant de l’unique opéra de Bartok, Le Château de Barbe-Bleue, Mathieu Bauer metteur en scène, musicien et directeur du Nouveau théâtre de Montreuil entraine le spectateur dans une quasi installation dans le ventre de la Péniche du POP. Il le plonge sans artifice dans le maelstrom d’émotions et d’ intuitions musicales que charrient le chef d’œuvre.

Evelyne Didi incarne Edith, une femme rebelle qui ne consent ni à s’enfermer ni à s’effacer dans le château d’un amant mutique. Dense et immersif, le spectacle réussit la gageure de Mathieu Bauer de « démocratiser ce qui peut encore apparaître trop souvent comme une musique savante et élitiste. ».

On vit d’emblée une expérience immersive, physique et tenace en entrant dans la coque sombre de la péniche du POP. Cette émotion persiste alors que l’on s’installe librement sur un banc le long de la coque. D’autant que le champ étroit pour se mouvoir est encombré de câbles électriques, de fils nus où pendent des photos. Le décor - une quasi installation - constitué de bric et de broc coincé entre les sièges, offre deux espaces d’un côté une sorte de cuisine avec table formica où traine quelques ustensiles où déjà l’actrice marmonne du hongrois sur un filet de radio crachotant. Plus loin une sorte de salon avec canapé crevé entouré de quelques bibelots offre un petit havre inquiétant. Au fond, un pupitre émerge de la pénombre derrière d’autres fils.


La zone de confort du spectateur est bousculée avant même que la lumière s’éteigne. Il se trouve jeté au fond du château sombre de Barbe Bleue, isolé comme Judith son héroïne. Mais Judith résiste, témoigne haletante. Son monologue éructe, cogne, tente de desserrer l’étau des murs entre lesquels son amant l’a jetée. Mathieu Bauer son auteur le nourrit d’une réécriture-traduction du livret de Béla Balázs associée à des textes de Georges Didi-Huberman tirés pour l’essentiel du livre Quelle émotion ?

Quelle émotion ! Ce texte très dense constitue le fil rouge du spectacle (moins d’une heure), et un passionnant éclairage des ressorts dramaturgiques de Bartok.

Magnifique, Evelyne Didi entre obsession et passion dans ce « véritable capharnaüm littéraire et iconographique » tissé et assumé par Mathieu Bauer. L’actrice est à la fois incandescente et désenchantée, elle fait traverser le spectateur par tout le spectre des émotions vécues par une femme amoureuse, inquiéte, désirante, curieuse, insatiable et trahie. « Je suis celle qui est venue assécher les murs humides avec mes lèvres. Celle qui est venue réchauffer les pierres froides avec mon corps » glisse –t-elle à celui qu’elle tente d’amadouer pour qu’il lui ouvre les sept portes de son château, de son cœur et de ses troublants secrets.

Dans le maelstrom de mots, de bruits, de mouvements incessants, l’actrice tire et vit le récit emportant tout sur son passage à quelques centimètres du spectateur. Elle lui permet de comprendre ou d’anticiper les inflexions de la musique de Bartok issue d’un enregistrement sourd. N’attendez pas un son impeccable, ici les notes servent de tremplins aux mots et à l’émotion, le tout porté par l’accompagnement musical sombre de Sylvain Cartigny, véritable écrin et contrepoint au matériau sonore de Bartok .


Deux visions du monde, de l’amour et du temps que tout oppose « LUI, veut oublier et se taire, ELLE, veut comprendre, interroge et parle sans cesse, LUI, est fait du mystère propre à tous les fantasmes, ELLE, est totalement prévisible, concrète et impulsive » Dans sa toile de présence, de gesticulations et d’interrogations Didi/Judith scande sa vitalité, son amour, sa perte et ses pulsions au rythme des sons, s’arrête parfois pour donner à éclairer un accord, une phrase musicale ou les avertissements de son amant. Emporte et s’emporte. Passant de la passion au désenchantement, de l’illusion à la mortification. Et aux larmes omniprésentes.

Une métaphore de l’incommunicabilité, entre les êtres, entre les murs.

« Tu m’as guidée et, conduite au cœur de ta demeure, j’ai vu sept portes noires et fermées. Alors six fois j’ai dit : ouvre, ouvre-les-moi et laisse la lumière pénétrer pour en chasser la tristesse et le froid. » crie Judith. Elle ne réussira pas à vaincre l’incompréhension de ce châtelain enfermé dans un paroxysme final que Mathieu Bauer revendique dans sa note d’intention comme « une véritable archéologie visuelle et auditive de nos larmes. C’est une invitation à circuler dans les idées et à interroger le présent, et une façon de regarder l’opéra comme une œuvre ouverte et accessible. »

Dans le ventre de la péniche, le spectateur vit de plein fouet la force tranchante du chef d’œuvre de Bartok, saisit mieux les méandres d’une partition qui prend ici une dimension intime et intranquille. Pour ne donner qu’une envie : celle de revoir et entendre sur scène le Château de Barbe Bleue !

Les larmes de Barbe Bleue. Conception et mise en scène : Mathieu Bauer d’après Le Château de Barbe-Bleue de Béla Bartók sur un livret de Béla Balázs confrontés à divers textes de Georges Didi-Huberman.
Avec Evelyne Didi

Collaboration artistique et composition : Sylvain Cartigny, Dramaturgie : Thomas Pondevie, Scénographie et costume : Chantal de La Coste, Création lumières et régie générale : Stan-Bruno Valette, Création son : Alexis Pawlak

Jusqu’au 10 novembre 2017 à 19h30 à La Pop - Péniche face au n°34 quai de la Loire 75019 Paris

http://www.nouveau-theatre-montreuil.com/fr/programme/larmes-de-barbe-bleue--pop

Production déléguée Nouveau théâtre de Montreuil - centre dramatique national Hors Les Murs à La Pop

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