L’Affaire Makropoulos à Lille jusqu’au 16 février

Janáček à son juste niveau

Orchestre, dramaturgie et solistes unis d’un seul tenant.

Janáček à son juste niveau

DÈS SON PREMIER GESTE, Dennis Russell Davies imprime précision et dynamisme. Les musiciens de l’Orchestre national de Lille répondent à l’unisson aux directives du chef avec vigueur et une évidente volonté de bien faire. Dès l’introduction se succèdent des volutes mélodiques solidement soutenues, démultipliées par des ostinati de belle facture. La fosse conserve cette ligne tout au long de la soirée, tout en gardant une intensité de projection propre à magnifier le mystère entourant cette femme, Emilia Marty, que les hommes à ses côtés découvrent progressivement. Le plus souvent abrupte, rarement douce, la musique du maître tchèque envahit entièrement la salle, créant l’atmosphère nécessaire, le cadre même de l’action.
À cette ambiance douloureuse façonnée par la musique, Kornél Mundruczó associe, pour les trois actes de l’œuvre, deux scénographies signées Monika Pormale, éclairées avec intelligence par Felice Ross, d’un goût très sûr et d’une relative sobriété. Par sa simplicité, la première (une austère table de tribunal), et par sa sophistication étudiée, la seconde (la résidence d’Emilia Marty), encadrent l’action avec justesse. On dira peu des costumes, également conçus par Monika Pormale : contemporains pour tous les personnages, à l’exception d’Emilia Marty qui, afin de la montrer déjà virtuellement morte au début du troisième acte, est vêtue d’un linceul en haillons.

L’intensité orchestrale évoquée contraint les chanteurs à forcer l’émission tout au long du premier acte. On pourrait presque dire qu’ils crient plus qu’ils ne chantent. Certes, cela correspondait à la tension dramatique du moment, lors de l’affrontement entre les deux prétendants, Gregor et Prus, à l’héritage convoité, mais cela met en péril les voix pour la suite de la représentation. Ajoutons que, l’ouvrage étant chanté en tchèque, peu de spectateurs comprennent précisément le texte, les sonorités de la langue se fondant toutefois admirablement dans l’écriture musicale de Janáček.

337 années d’existence

La soprano lituanienne Aušriné Stundyté marque d’une empreinte indélébile la personnalité d’Emilia Marty, vivante et lasse de l’être après 337 années d’existence sur notre planète. Vocalement irréprochable, elle affronte l’orchestre avec superbe et sobriété. Sa voix, bien projetée, offre un timbre homogène et équilibré ; ses aigus, parfaitement maîtrisés, ne paraissent jamais forcés, et si le registre grave est peu sollicité, c’est que la partition ne l’exige guère. Dramatiquement, elle sait affronter ceux qui la défient, se donner à ceux qu’elle choisit, protégeant toujours son secret jusqu’au dénouement. Parmi les hommes qui l’entourent, se distinguent particulièrement le ténor ukrainien Denys Pivnitskyi (Albert Gregor), impressionnant de puissance vocale et dramatique au premier acte ; Jan Hnyk (Dr Kolenatý, son avocat), nerveux et bouillonnant, mais d’une émission parfaite, aux aigus faciles et précis, à la diction exemplaire ; ainsi que le baryton anglais Robin Adams, remarquable de présence vocale et scénique dans le rôle de Jaroslav Prus.

Les autres interprètes, chargés de rôles plus brefs, s’acquittent également de leur tâche avec science et sens artistique. Florian Panzieri campe un Janek, fils de Prus, profondément affecté par les événements. Krista (Marie-Andrée Bouchard-Lesieur), après deux interventions de belle tenue, jette au feu la formule de la vie éternelle que vient de lui remettre Emilia Marty. Jean-Paul Fouchécourt (Hauk-Šendorf), ancien amant d’Emilia dans une vie antérieure, sait émouvoir. Paul Kaufmann (Vitek, assistant de Kolenatý), Mathilde Legrand (la servante) et Jocelyn Rice (un machiniste transformé ici en majordome) remplissent pleinement leurs missions.

Illustration : photo Frédéric Iovino

Leoš Janáček : L’Affaire Makropoulos. Avec Aušriné Stundyté, Denys Pivnitskyi, Robin Adams, Jan Hnyk, Paul Kaufmann, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, Florian Panzieri, Jean-Paul Fouchécourt. Production de l’Opéra Ballet Vlaanderen. Mise en scène : Kornél Mundruczó ; scénographie et costumes : Monika Pormale ; lumières : Felice Ross. Orchestre national de Lille, dir. Dennis Russell Davies. Opéra national de Lille, 10 de février 2026.
Représentations suivantes : 12, 14 et 16 février.

A propos de l'auteur
Jaime Estapà i Argemí
Jaime Estapà i Argemí

Je suis venu en France en 1966 diplômé de l’Ecole d’Ingénieurs Industriels de Barcelone pour travailler à la recherche opérationnelle au CERA (Centre d’études et recherches en automatismes) à Villacoublay puis chez Thomson Automatismes à Chatou....

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