Hécube

Colères de femmes et de Dieux

Hécube

Une nuit blafarde. Deux silhouettes armées de lampes de poche s’introduisent sous les tentes d’un camp de prisonniers, en extirpent des captives qui se débattent et qu’ils frappent sauvagement. Barbarie de la guerre, de toutes les guerres, d’hier et d’aujourd’hui, en Tchétchénie, au Rwanda, en Irak, au Tibet comme celle de Troie dont fut tirée la plus sanglante tragédie de la vengeance. A Marseille, sur le plateau du Théâtre Gyptis en plein cœur de la Belle de Mai, quartier pauvre où les laisser pour compte sont nombreux, Andonis Vouyoucas a choisi Euripide pour dénoncer ce mal qui ronge nos civilisations, cette peste qui répand la terreur au nom d’idéologies ou de dieux aléatoires. Depuis des années, ce Grec de France apporte dans son modeste mais chaleureux théâtre la parole des grands textes : Calderon, Sophocle, Racine, Strindberg, Tchekhov et aussi Albee ou Bennet. La musique aussi y a sa place : Le Couronnement de Poppée de Monteverdi, en version de concert mise en espace révéla le contre-ténor Philippe Jaroussky. Et c’est en pensant musique qu’il décida de monter cette Hécube d’Euripide, relevée par la partition que Lucien Guérinel composa spécialement pour elle.

Six chanteuses qui psalmodient les mélopées du malheur

Dans la salle, le long du mur côté jardin, un xylophone, une timbale, des percussions, côté cour, une clarinette, un saxophone et Alain Goudard, chef d’orchestre et directeur de l’Ensemble Résonance Contemporaine. Ils accompagnent d’abord par petites échappées cadencées des ponctuations sonores comme les battements des cœurs, tandis que sur scène, six chanteuses psalmodient les mélopées du malheur. Puis au fur et à mesure du déroulement de l’histoire, de son sanglant épilogue, les sons s’installent et s’amplifient jusqu’au très beau requiem final devant le cercueil symbolique de Polydore, l’enfant assassiné par goût du profit. Car c’est bien de cela qu’il s’agit chez Euripide et c’est ainsi que l’a compris Vouyoucas : c’est par goût de son pouvoir divin qu’Achille exige la mort de Polyxène, fille de Priam et d’Hécube, les vaincus de la guerre de Troie - mais c’est par appétit vénal que Polymestor tue Polydore, l’enfant que Priam lui a confié en même temps que ses richesses.

Beau décor de sable, de poussières et de cendres

Hécube, reine déchue, veuve à la tête haute, accepte la loi des dieux qui lui ont ordonné le sacrifice de sa fille, mais l’assassinat crapuleux du fils fait partie des crimes pour lesquels il n’y a pas de pardon. Œil pour œil. Sa vengeance sera froide, calculée et terrible : Polymestor énucléé, ses enfants égorgés. La troupe de Vouyoucas - Françoise Chatôt en Hécube, Fabrice Michel en Polymestor, Agnès Audiphen en Coryphée, Ivan Romeuf en Agamemnon - est sans doute trop hétéroclite pour rendre compte de toute la violence du plaidoyer d’Euripide, de toutes les intentions du metteur en scène. Mais dans le beau décor de sable, poussières et cendres d’Eliane Tondut, parmi ces femmes en colère dans leurs guenilles d’exilées, les vibrations de la traduction de Nicole Loraux et la générosité des acteurs font passer le message.

Hécube, d’Euripide. Traduction de Nicole Loraux et François Rey, mise en scène d’Andonis Vouyoucas, musique : Lucien Guérinel, chef d’orchestre : Alain Goudard, scénographie, costumes : Eliane Tondut, lumières : Jean-Louis Martinez. Avec Virginie Almone, Agnès Audiffren, Françoise Chatôt, Laurent Chouteau, Aurélie Eltvedt, Jacques Germain, Fabrice Michel, Alice Mora, Ivan Romeuf - six chanteuses et quatre musiciens. Théâtre Gyptis à Marseille, jusqu’au 8 avril, les mardis, vendredis, samedis à 20h30, mercredis et jeudis à 19h15. Tél. : 04 91 11 00 91.

Photo : Robert Bilbil

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage, elle...

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