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A propos de Philippe Avron

par Jacky Viallon

Un livre, un DVD de sa dernière création et en complète harmonie un essai « La pensée scénique » de Ophélia Avron.

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Deux productions marquantes et plus que troublantes qui nous sont proposées par l’association « Les amis de Philippe Avron ». Cette association s’est fondée à la disparition de ce grand acteur et maître à penser du théâtre classique et contemporain. Fort heureusement, pour notre enrichissement personnel avant de baisser le rideau, Philippe Avron en brillant humaniste et fin pédagogue a eu avec ses amis la vigilance et la générosité de nous offrir le témoignage de son parcours et de son travail de créateur.

Donc, son dernier spectacle « Montaigne, Shakespeare, mon père et moi » crée au Théâtre des Halles en Avignon dans une mise en scène d’Alain Timar, a été filmé en Avignon quelques jours avant son décès en juillet, 2010. Ce spectacle, mine de réflexions, est disponible sous forme de DVD. Pratiquement, dans les mêmes dates de parution : un livre édité à l’Avant-scène, collection : Quatre vents « Carnet d’artiste, 1956-2010. » Une compilation de réflexions, d’anecdotes sur la culture, le théâtre et bien d’autres choses encore. Manifeste pertinent dont la revendication est bien loin d’une anecdote corporatiste. Son énoncé universel nous oblige à être intelligents. Comme nous sommes, au fur et à mesure du propos initiés empiriquement aux codes de cet énoncé, notre cheptel de neurones s’accroit. Au dire de Brecht il y a : « … auto éducation du spectateur ».

Mais il se peut aussi que nous soyons tout naturellement aptes et sensibles à recevoir ce genre de paroles, car Philippe Avron maîtrise très bien son nuancier d’acteur face à un auditoire pas du tout préparé.

Mais il est temps de lui abandonner le plateau :

Premier plan : Philippe Avron est debout sur la scène. Seul, un livre à la main. Un livre qu’il tient dans la main droite comme un missel…Non pardon ! « …un livre qu’il tient comme un livre, un livre d’où va certainement s’échapper des paroles que nous essayerons, par conditionnement, de ne pas comprendre tant elles ont de choses à dire. Certes aujourd’hui il est aisé de nous accuser de notre peu d’acuité sur le monde.

Détail : A coté de lui une chaise, muette…Oui, une chaise muette…
Silence…Il sourit…Lève la main qui porte le livre. Il semble vouloir, avancer pour venir à nous, pour nous bénir. Non, il ne nous bénit pas : nous sommes dans un nuage public, c’est-à-dire laïc…Alors il nous attend toujours sans nous bénir. C’est nous qui allons vers lui. Il nous happe, nous saisit…On entre dans son histoire…probablement notre histoire, celle des éternelles quêtes qui justifient et motivent notre existence : l’amour, l’art, la vocation et puis pour « rigoler » en cachette : la mort. Philippe Avron savait l’occulter et partager son optimisme inaltérable en se jouant et jouant des mots. Il chamboule le jeu en disant d’elle « On ne meurt pas, on quitte seulement la vie. » Ainsi, il nous incite et nous force même à détourner nos images et à renverser nos aprioris comme des quilles. Alors, tel un arlequin malicieux, il redresse rapidement le jeu et nous entraine à nouveau dans sa parade, illuminé de son incomparable sourire qui nous vaut bien trois pages de Montaigne et quatre ou cinq coups d’épée de chez Shakespeare.

Et pour ne pas laisser ces deux géants de l’écriture errer dans la pénombre d’une simple évocation, il nous les imagine présents dans la salle au milieu du public. Ce procédé étend la scénographie et par conséquent dynamise le graphique des combinaisons dramatiques. Au niveau technique du jeu de l’acteur il sait évoluer avec aisance du ton projeté de la conférence à celui feutré de l’aparté. C’est un jeu harmonieux et inattendu entre la scénographie et l’aura du comédien auteur. Il jongle d’humeur en dialoguant avec ses deux mentors. Il parait enivrer par tous les dieux de la scène qui l’enlace. Alors se servant de la bouillante et tonitruante personnalité de l’un des personnages de l’un contre la logique implacable et inaltérable d’un Montaigne ramenant sa « fraise » sur chaque « observation naturelle », Philippe Avron nous offre le joyeux kaléidoscope de son immense talent et nous nous laissons impunément abuser par ses différents registres aux notes infinies.
Ainsi le one-man-show devient multiple…

Le spectacle évolue du ton de la conférence à celui moins projeté qui irait dans le mode de l’aparté ; et s’il faut mettre en évidence un autre registre il s’en remet à sa technique et à son expérience de comédien. Le jeu est fluide, sans artifice. Il ne cherche pas l’effet, il n’a rien à prouver, il est tout simplement lui.
Philippe Avron fait partie de la petite famille des grands solistes du théâtre littéraire comme Dario Fo, Sol, Rufus, Dubillard, Gamblin etc…La liste n’est pas du tout exhaustive…
C’est avec une certaine curiosité que l’on retrouve un autre travail tout aussi modeste et attachant : « Les carnets d’artiste,1956-2010 » qui viennent d’être édités à L’Avant-scène- théâtre dans la collection « Quatre vents » sous la houlette des amis de Philippe Avron : Bernard Avron, Jean Bauné, Jean Gabriel Carasso, Jean Cholet, Pauline Davranche-Carasso, François Volard, que l’on doit remercier très chaleureusement d’avoir rassemblé quantités de réflexions et de doutes autour d’un calendrier qui nous entraîne aux côtés de Philippe à travers ses tournées, ses rencontres. Au-delà de la qualité documentaire de ces carnets, on gambade avec lui à travers des chemins qui respirent la joie de vivre et la générosité ( Ouf ! On vient d’échapper de justesse au mot : charisme. )
Quelque part pour ceux qui seraient sensibles à cette image quelque peu désuète et cui-cui les petits oiseaux, mais,toutefois poétique, on imagine assez bien Philippe dans une publicité retro et souriante évoquant une balade en vélo sous bois et charmilles, le tout aquarellé de soleil.

IL est vrai que ces « carnets d’artistes » sont des sources vivifiantes à mettre entre toutes les mains. Œuvre universelle qui échappe au corporatisme. Certes, on y parle souvent d’autres sujets que ceux du théâtre, mais il est toujours omniprésent.
Avant de nous quitter Philippe Avron aurait pu nous dire « Allez ! Bonjour ! On ne baisse pas le rideau ! Pour défier la vie : On le lève ! Mieux encore : On l’enlève… »
Merci Philippe Avron de nous laisser ce bel héritage, nous voilà riche pour… l’éternité.

Au terme de ces pages, nous aimerions, signaler également le livre de son épouse : « La pensée scénique, groupe et psychodrame » édité chez Erés. Dernier cadeau testamentaire d’Ophélia Avron qui vient aussi de nous quitter l’année dernière. On n’a pas choisi de parler de ce texte par complaisance mais parce qu’il évolue bien dans la même éthique que les aveux littéraires de P. Avron.

De par son titre « - La pensée scénique » on entend des résonnances venant discrètement du côté de chez Lacan, notamment quelques échos sur lesquels s’accordent des notions et concepts similaires à ceux et celles empruntés au vocabulaire et à la grammaire théâtrale. Nous pensons entre autre « … à la fausse évidence dont le moi se fait titre à parader de l’existence » Lacan, Ecrits 1.
Ce constat, plus qu’allusif à « l’être et au paraître » valide bien l’assimilation au jeu théâtral, c’est à dire s’engager constamment dans des jeux linguistiques ou scéniques afin de masquer et démasquer en toute alternative la réalité. La véritable dialectique de la représentation est peut-être réellement cachée là… « Démasquer – Découvrir – Comprendre – Analyser – Fantasmer et détourner. Puis finalement, masquer – Oublier ce qui a été vu pour réinventer , comprendre à nouveau et encore analyser … »

Bref l’ouvrage d’Ophélia Avron, psychanalyste de son état, ouvre un champ d’investigation très riche pour « la gente théâtrale ». Aussi on y verra sans doute une résonnance aux observations non formulées de Philippe. On appelle cela la complicité intellectuelle. Nous espérons bien la partager avec vous en vous accompagnant dans vos livres. Merci !

Votre dévoué et ami : Jacky Viallon
N.B : Remerciements à Jean Cholet pour sa documentation et ses conseils

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