Accueil > La Muette de Portici de Daniel-François-Esprit Auber

Critiques / Opéra & Classique

La Muette de Portici de Daniel-François-Esprit Auber

par Caroline Alexander

Résurrection réussie d’une Muette qui en dit beaucoup

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Un événement. L’Opéra Comique de Paris, en association avec le Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles, fait renaître l’unique opéra ayant déclenché une révolution et abouti à la création d’un pays, d’un état, d’un royaume : la Belgique. Le 25 août 1830, La Muette de Portici que Daniel-François-Esprit Auber (1782-1871) composa sur un livret de Scribe de Delavigne connut en effet ce singulier parcours.

Après Fra Diavolo des mêmes auteurs (WT du 28 janvier 2009), Jérôme Deschamps poursuit pour l’Opéra Comique, la redécouverte, voire la réhabilitation d’un certain répertoire français qui connut en son 19ème siècle des fracassants succès avant de se voir rangés au rayon des ringardises puis de l’oubli. Evolution des styles, caprice des modes ? Les couperets des mises à l’écart sont parfois tranchants. Au fil des diverses redécouvertes on s’aperçoit que pour certaines la mise au placard n’était guère justifiée, même si les goûts – comme les couleurs – continuent de diverger.

Ras le bol du peuple

Le cas de cette Muette est certes particulier. Un sujet à caractère politique puisé dans l’Histoire n’était pas nouveau. C’est la réaction que celle-ci provoqua qui est inédite. Créée en 1828 à l’Opéra de Paris, représentée deux ans plus tard par la Monnaie à Bruxelles, elle constitua l’étincelle qui mit le feu au ras le bol du peuple des Flandres et de Wallonie occupés et exploités par Guillaume 1er Prince d’Orange des Pays-Bas.

Un vent de rébellion balayait déjà l’air : un mois plus tôt à Paris, les « Trois Glorieuses », ces trois journées de révolte républicaine pour une auto-détermination avaient détrôné et chassé Charles X. Louis-Philippe lui succédait. Le roi de France devenait Roi des Français. L’appétit du changement de régime gagna les opprimés des Pays-Bas. Quelques uns – des bourgeois – avaient vu La Muette de Portici à Paris lors de sa création. Ils pensèrent que la cause du petit peuple napolitain contre les occupants espagnols de 1647 pouvait s’identifier à la leur. Ils organisèrent la représentation bruxelloise.

A la fin du deuxième acte sur les rythmes de : « Mieux vaut mourir que rester misérable…tombe le joug qui nous accable - Amour sacré de la Patrie rends nous l’audace et la fierté… », les spectateurs descendirent dans la rue. Chauffé à blanc, le peule les attendait…

Double mélodrame

En cinq actes et quelque trois heures de musique, tantôt martiale (percussions tonitruantes), tantôt romantique (cordes et bois en extase), toujours en prise directe avec l’action, La Muette de Portici dévide un double mélodrame, trahison amoureuse et soulèvement populaire. Alphonse, fils du vice-roi d’Espagne qui règne en despote sur Naples au sud de l’Italie, a séduit et abandonné Fenella, la sœur d’un pêcheur du village voisin de Portici. Elle est muette. Jetée en prison, elle prend la fuite, reconnaît son usurpateur qui vient de se marier en grande pompe avec Elvire, une femme de son rang, de son sang. Elvire prend pitié de la pauvre fugitive avant que soit révélée la trahison de son mari… Fenella réussit à s’échapper et à rejoindre Masaniello son frère qui la croit morte et qui jure de la venger. Il soutient son ami Pietro qui exhorte les pêcheurs à se soulever contre l’occupant qui les exploite et les avilit…

Les révoltés bruxellois n’attendirent pas la suite. Pourtant dès le troisième acte d’autres thèmes s’imposent. La compassion, le dégoût des violences, l’humanisme en quelque sorte, en réponse désespérée aux barbaries : « Par des forfaits nous punissons des crimes… ».

Alphonse et Elvire en fuite demandent refuge à Masaniello qui le leur accorde comme gage de sécurité : « … mieux que votre épée, l’hospitalité vous défend… ». L’histoire se termine mal. Masaniello meurt empoisonné par Pietro qui le croit traître à sa cause. Fenella se défenestre…

Le livret d’Eugène Scribe et Germain Delavigne pèse son poids de poncifs. La cible d’un théâtre total où les chœurs et les ballets complètent la musique et le texte est atteinte, mais à quel prix ! Le silence de cette muette sur les scènes s’explique aussi par sa complexité.

Quelques huées

Jérôme Deschamps et Peter de Caluwe en ont confié la réalisation à Emma Dante, sicilienne de Palerme, metteur en scène rodée au théâtre mais plutôt novice à l’opéra où elle ne signa qu’une seule production (Carmen à la Scala de Milan). Sa proximité avec le sud de l’Italie allait-elle lui inspirer les paysages adéquats ? Le résultat, le soir de la première, lui valut quelques huées.

Emma Dante joue sur le symbolisme. Est-ce parce que « portici » signifie « petits portails » en italien, qu’elle a axé l’ensemble de sa production sur le thème des portes ? Grandes, petites, baladeuses avec marchepieds pour loger les personnages, en bois peint ou en rideaux de tulle, elles sont omniprésentes dans les décors de Carmine Maringola , assurent quelques beaux paysages. Pas toujours éloquents. Les costumes des femmes signés Vanessa Sannino ne sont guère plus explicites. Ces crinolines ouvertes sur les jambes, ces poupées géantes qui viennent s’insérer dans leur cortège sont-elles le signe d’une classe occupante dont l’opulence fait injure à la pauvreté des occupés ? La longue chemise ocre de Fenella, la muette est-elle à mettre en parallèle avec le vert pomme acide de la robe d’Elvire ?

Superbe Elena Borgogni

La direction d’acteur en revanche donne bien la cadence du pouls de l’ouvrage. Le rôle de la muette était prévu pour une danseuse qui, au langage des signes qui n’existait pas encore, devait substituer un langage du corps. C’est une jeune comédienne, chanteuse de jazz, Elena Borgogni qui en endosse les fureurs et le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle n’a rien à envier à une danseuse professionnelle. Corps élastique, dégaine de renard apeuré, présence aux abois. Elle est superbe, jusqu’à la dernière image (gratuite ?) d’une supposée sanctification en haut d’une volée d’escaliers.

Comme dans son rôle de fée de la Cendrillon de Massenet, chantée à Paris et à Bruxelles (voir WT des 8 mars et 12 décembre 2011), Eglise Gutiérrez/Elvire affronte toujours les mêmes difficultés à maîtriser ses vocalises, à passer des aigus volontiers stratosphériques à un médium soudain chancelant. Maxime Mironov campe un Alphonse au bel canto plutôt fade, Laurent Alvaro orne Pietro de graves abyssaux. Mais c’est le jeune ténor italien Michael Spyres qui incarne la clé de voûte de l’œuvre. Son Masaniello, tout de lumière et de franchise, sa voix à la fois claire et chaleureuse, son jeu direct, en font d’évidence un héros.

Excellente prestation chantée mais aussi jouée des chœurs de La Monnaie. Vif plaisir de son orchestre maison, un peu à l’étroit dans la fosse de l’Opéra Comique, mais manifestement emporté par la musique et son sujet sous la direction enflammée de Patrick Davin.

En attendant de retrouver les murs et les ocres de la salle bruxelloise… La date n’est pas encore fixée. La Monnaie s’apprête à lancer d’importants travaux et le pays n’a pas fini de résoudre ses problèmes de structure et de langues. Pour peu que cette Muette qui en dit trop, remette à nouveau la nation en émoi...

La Muette de Portici de Daniel François Esprit Auber, livret d’Eugène Scribe et Germain Delavigne. Orchestre et chœur du Théâtre Royal de la monnaie, direction Patrick Davin ; Mise en scène Emma Dante, décors Carmine Maringola, costumes Vanessa Sannino, lumières Dominique Bruguières, chorégraphie Sandro Maria Campagna. Avec Elena Borgogni, Maxim Mironov, Eglise Gutiérrez, Michael Spyres, Laurent Alvaro, Tamislav Lavoie, Jean Teirgen, Martial Defontaine. Et dix acteurs-danseurs.

Paris - Opéra Comique, les 5, 7, 9, 11, 13 avril à 20h, le 15 à 15h

+33 (0) 825 01 01 23

PS : à ne pas oublier : « Les Rumeurs » traditionnelles qui entourent chaque production de l’Opéra Comique. Avec, pour cette cuvée, Véronique Gens en récital sur le thème des Tragédiennes (le 10 avril), un récital de chansons baroques autour des « Rues de Naples », le 12 avril, La Petite Messe Solennelle de Rossini par l’ensemble berlinois Nico and the Navigators (les 20 & 21avril)

Photos Elisabeth Carecchio

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

1 Message

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.