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Critiques / Opéra & Classique

La Nonne sanglante de Charles Gounod

par Caroline Alexander

Une résurrection qui mousse et éclabousse

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C’est le retour sur scène et fosse d’une musique charnelle, colorée, dansante de vie. Du Gounod pur jus, un Gounod dont on célèbre cette année le bicentenaire mais dont avait complètement oublié ce deuxième essai lyrique. Cette nonne saignante, enterrée, oubliée depuis sa création en 1854 au terme d’une dizaine de représentations à l’Opéra Le Peletier, la salle ancêtre de l’Opéra Comique qu’un incendie allait faire disparaître en 1873…

Mystère des mises au placard. Querelle de directeurs se succédant ? Rejet d’un sujet où le fantastique tresse des nuées gothiques dans l’imaginaire ? Sa résurrection orchestrée par Olivier Mantei, directeur de la maison parisienne, est en tout cas un pur régal.

En noirs et en blancs, structurés en géométries évoquant le cinéma des années vingt quand Murnau faisait planer un vampire nommé Nosferatu, cette nonne oubliée reprend le voile et la vie.

Inspiré par l’un des épisodes du roman The Monk du romancier anglais M. G. Lewis, le livret signé par Scribe parcourt l’histoire d’un mariage arrangé à des fins politiques dont les époux désignés ont le cœur ailleurs. Ses péripéties se déroulent en Bohème à l’aube d’un XIème siècle où les croisades font cliqueter les armes et voyager les sentiments. Les chefs de deux familles ennemies décident, en guise de réconciliation, d’unir leurs enfants, Theobald épousera Agnès et la paix sera enfin signée. Mais Agnès s’est depuis longtemps éprise de Rodolphe, le jeune frère de Theobald et Rodolphe adore Agnès avec la même ardeur. Les amants contrariés décident de fuir, ils organisent leur évasion. Ce sera la nuit, à minuit, Agnès sera déguisée de blanc, mais la femme en robe laiteuse à laquelle Rodolphe déclare une flamme éternelle, n’est pas celle qu’il croit, celle de son amour fou, mais une sorte de sorcière fantôme, une nonne sanglante qui va l’entraîner dans des ailleurs en ruines dans le but de se faire épouser.

David Bobée, directeur du Centre Dramatique de Normandie de Rouen, encore peu connu du monde lyrique, signe une mise en scène à la fois fantasque et épurée où une suite d’images projetées se fond dans le réalisme des décors qu’il a conçu avec Aurélie Lemaignen.


Mais c’est avant tout autre chose sa direction d’acteurs qui jaillit en vedette en la personne et le personnage interprété par l’incroyable, époustouflant Michael Spyres. Qui fut entre autres, l’inoubliable Faust de Berlioz à Gand-Opéra de Flandres (voir WT 3445 du 27 septembre 2012). Le rôle exige des performances vocales hors norme, amplitude des airs, aigus vertigineux en constant contraste avec des graves abyssaux. Autant de pièges que Spyres dénoue et déjoue avec un naturel à couper le souffle. Un véritable phénomène.

A ses côtés la soprano Vanina Santoni impose une présence rayonnante et un timbre glissant sans effort apparent de la douceur amoureuse à sécheresse tranchante d’une guerrière. Marion Lebègue mezzo-soprano formée à Paris et Toulouse endosse sans sourciller le caractère marmoréen du rôle-titre et en fait un personnage-ombre au jeu menaçant, à la voix glaçante, passant en aisance totale des graves caverneux aux aigus célestes. Au soir de la première, le baryton André Heyboer fut déclaré souffrant mais désireux de remplir malgré tout le rôle du comte, père de Rodolphe. Il le fit sans la moindre anicroche. Parfait tout simplement.

Jodie Devos s’approprie en grâce et humour le rôle du page Arthur, en fait une sorte de titi montmartrois facétieux, légère de silhouette, aérienne de voix, sautillant sur ses pieds de danseuse comme sur sa tessiture de soprano céleste.

Fait rarissime, en ce même soir de première, Jean Teitgen, magnifique basse, fut victime d’un trou de mémoire en début de prestation. Une seconde d’arrêt, un signe en direction du chef d’orchestre, puis reprise de voix et de jeu pour un Pierre l’Ermite d’ampleur, tout en noirceur et noblesse. Luc Bertin-Hugault, Enguerrand de Hys, Olivia Doray, Pierre-Antoine Chaumien, Julien Neyer, Vincent Eveno, font vivre et chanter les personnages secondaires en conviction, justesse et humour.

A la tête de son ensemble Insula Orchestra Laurence Equilbey fait jaillir toutes couleurs, tous les contrastes et les plus infimes nuances de la musique de Gounod, toujours vive et attentive aux mots comme aux notes, cimentée aux chanteurs autant qu’aux musiciens de son cher orchestre.

Avec elle, avec ses interprètes d’exception, sa mise en scène délicieusement bouffonne, cette nonne nous ensanglante de plaisir.

La Nonne sanglante de Charles Gounod, livret d’Eugène Scribe, orchestre Insula orchestra, chœur accentus, direction musicale Laurence Equilbey, mise en scène, dramaturgie, décors David Bobée avec Aurélie Lemaignen, costumes Alain Blanchet, lumières Stéphane Babi Aubert. Avec Michael Spyres, Vannina Santoni, Marion Lebègue, André Heyboer, Jodie Devos, Jean Teitgen, Luc Bertin6hugault, Enguerrand de Hys, Olivia Doray, Pierre-Antoine Chaumien, Julien Neyer, Vincent Eveno.

Opéra Comique les 2, 4, 6, 8, 12, 14 juin à 20h, le 10 juin à 15h
0825 01 01 23 – www.opera-comique.com

Photos Pierre Grosbois

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