Mahler à la Philharmonie de Paris le 9 septembre

Le monde comme symphonie et comme représentation

La Troisième Symphonie de Mahler raconte la création du monde, c’est-à-dire de la symphonie. À la Philharmonie de Paris, on peut l’écouter assis ou l’entendre debout, au choix, selon la conception qu’on se fait du rituel du concert.

Le monde comme symphonie et comme représentation

L’ORCHESTRE DE PARIS FAIT SA RENTRÉE, bien sûr à la Philharmonie de Paris, ce qui en soi n’a rien que de très habituel. Ce sera ensuite le tour des formations de Radio France les 10 et 11 septembre, puis de l’Orchestre de chambre de Paris le 12, de l’Opéra le 12 également, du Théâtre des Champs-Élysées le 13, de l’Opéra-Comique… ah non, l’Opéra-Comique s’est mis à l’ouvrage dès le 9 septembre avec une production de Zaïde dont nous reparlerons.

La Philharmonie de Paris, en réalité, a ouvert sa saison dès les 1er et 2 septembre avec deux concerts de l’Orchestre du Metropolitan Opera de New York emmené par son directeur musical Yannick Nézet-Séguin, suivis, le 3, par un rendez-vous en compagnie de l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam dirigé par Santtu-Matias Rouvali. Le tout dans le cadre des Prem’s, qui se poursuivent avec l’Orchestre de Paris et son directeur musical, Klaus Mäkelä. Les Prem’s ? Une formule plus ou moins inspirée des Proms de Londres, les sièges du parterre de la Philharmonie ayant été démontés afin que sept cents spectateurs puissent assister aux concerts dans des conditions inhabituelles, puisqu’ils sont debout : une manière d’attirer un nouveau public, dit-on. Mais est-il plus exaltant, vraiment, de goûter debout les sortilèges d’un orchestre ? la musique devient-elle ainsi plus accessible ? est-ce là l’ultime manière d’affirmer que l’expérience du concert symphonique n’est pas anachronique ?

Au programme du concert du 9 septembre : la Troisième Symphonie de Mahler, qui requiert aussi la participation d’une voix de mezzo, d’un chœur d’enfants et d’un chœur de femmes. Entendu et vu du balcon (où nous sommes assis !), l’orchestre de Mahler déploie tout son arsenal : ses bois par quatre, ses huit cors, ses percussions copieuses. Le premier mouvement de cette Troisième Symphonie est aussi long que les cinq autres réunis, et il sonne ici vraiment comme une cosmogonie, avec ses attaques des cuivres parfaites, ses timbales fracassantes, cet étonnant duo qui réunit le tuba et le violon solo, ce cor anglais qui sonne comme un oiseau dans un matin qui se lève. L’orchestre s’ébroue tel un univers en devenir, puis se livre à tous les enthousiasmes, s’abandonne à tous les cortèges, à toutes les fêtes.

Contre-plongée sonore

Après ce premier mouvement époustouflant, la tension descend d’un degré : non pas à cause de la musique (le Menuetto qui suit est un bijou, le Scherzando est une page d’une fausse naïveté, n’était le solo de cor de postillon un peu bavard, et moins tendrement candide qu’on aimerait l’entendre dans l’acoustique un peu réverbérée de la Philharmonie), mais parce que l’orchestre, insensiblement, éprouve comme un besoin de respirer. Il renoue avec le merveilleux dans le quatrième mouvement, sorte de lied nocturne idéalement chanté par la belle voix de mezzo de Wiebke Lehmuhl, et par les sonorités cristallines du chœur qui suit, où les trois ensembles vocaux réunis se montrent un peu timides, au départ, avant de trouver le caractère « hardi dans l’expression » indiqué par Mahler lui-même.

L’Orchestre de Paris retrouve toute sa grandeur, toutes ses couleurs, tout son sens de la gradation des nuances et des effets dans un finale aussi poignant que majestueux, évidemment couvert par les applaudissements alors que le magistral accord final résonne encore dans la salle. Mais qu’ont réellement distingué les sept cents spectateurs debout qu’on a cités au début ? Comment ont-ils fait pour rester concentrés pendant une heure trois quarts ? Ceux qui étaient en première ligne, les yeux et les oreilles dans les pieds des premiers violons et des altos, ont-ils vraiment fait l’expérience du relief de la musique, de ses timbres, de effets de masse et d’éparpillement tour à tour ? La musique acoustique ne sort pas des haut-parleurs, elle émane des instruments qui sont distribués sur la scène avec soin et se répondent, elle exige une écoute à la fois synthétique et analytique. Si l’on fait fi de l’impression singulière d’être collé à la scène ou situé en-deçà, est-ce qu’on peut oublier son corps, envisager l’orchestre tout entier et s’abandonner entièrement à la musique ? Il n’y a pas, évidemment, de réponse définitive. Il faudra, pour en savoir plus, que nous tentions l’expérience à notre tour l’un de ces jours prochains.

Illustration : Klaus Mäkelä lors des Prem’s 2025 à la Philharmonie de Paris (photo Denis Allard)

Mahler : Symphonie n° 3. Wiebke Lehmkuhl, mezzo-soprano ; Chœur de femmes, Chœur de jeunes et Chœur d’enfants de l’Orchestre de Paris (dir. Pierre-Louis de Laporte) ; Orchestre de Paris, dir. Klaus Mäkelä. Philharmonie de Paris, 9 septembre 2026. Le même concert est repris dans le même lieu le 10 septembre.
La saison de l’Orchestre de Paris se poursuivra les 16 et 17 septembre sous la direction de Robin Ticciati, puis les 23 et 24 septembre en compagnie de Christoph Eschenbach.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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