Orphée et Eurydice de Gluck au Théâtre Graslin de Nantes jusqu’au 18 octobre
Trop montrer et ne plus rien entendre
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- 12 octobre
- Critiques
- Opéra & Classique
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Angers Nantes Opéra ouvre la première saison d’Alexandra Lacroix avec un Orphée et Eurydice qui défrise et qui déçoit. La mise en scène saturée de références et de détails prend le pas sur la musique, pourtant juste et envoûtante.
L’attente était forte autour de cet Orphée et Eurydice, dont le tandem, mise en scène et direction musicale, était assuré par Lorraine de Sagazan et Alphonse Cemin. Une première pour celle qui s’est illustrée au théâtre dans des mises en scène prenantes, voire violentes. Elle plonge ici le mythe d’Orphée dans un univers extravagant, une satire des États-Unis rustiques des années 1980-1990, une critique du paraître, des faux-semblants et du culte de l’image.
La mise en scène est soignée et fourmille de détails, de références, jusqu’à saturation, et même lassitude tant le tout oppresse en s’imposant à chaque instant.
Raffinement esthétique, saturation de détails
Pour décor principal, un sobre carré long cerné de voiles de tulle depuis les cintres jusqu’au sol, installe une atmosphère vaporeuse. Voici un terrain de jeu opportun pour les lumières réussies de Claire Gondrexon. Ces parois flottantes sont aussi le support de projections de vidéos, signées Jérémie Bernaert, dont le raffinement esthétique est sans-conteste, mais dont la plus-value pour la mise en scène demeure bien incertaine.
L’ouverture est précédée d’une vidéo de Snake 88, jeune homme masculiniste qui explique à la mode Tiktok les raisons de son crime : il fauchera une foule dont faisait partie Eurydice. Nous sommes donc plongés au premier acte dans une chambre mortuaire, le lit de mort d’Eurydice est un tapis de fleurs emballées de plastique. En fond de scène, au deuxième acte, Lorraine de Sagazan installe un clin d’œil non dissimulé à L’Origine du monde, une rose-vulve en papier mâché de trois mètres de haut, à travers laquelle les chanteurs entreront et sortiront, la porte des Enfers.
Tout au long de l’opéra, des textes de Louise Labé et Lorraine de Sagazan sont projetés en surplomb et s’ajoutent donc aux éléments de scène, aux surtitres et aux textes chantés… Quoi lire, quoi écouter, comment rester concentrés ?
Femmes botoxées et hommes au poitrail de buffle
Les costumes d’Anna Carraud, marquent à coup sûr les esprits, par leur unicité d’abord (chaque chanteur porte un costume différent), leur style, et la finesse de leur fabrication. L’Amérique profonde est à l’honneur avec entre autres : deux cowboys à santiags et chapeau ; une pinup à la poitrine barrée d’un ruban « miss en deuil » ; des femmes en tailleur pastel, fusils factices à la main, le visage ensanglanté ; des shivas maquillées aux coiffes surélevées… Chaque portrait est une histoire en tant que telle, mais ce tout disparate sacrifie la cohérence.
Au troisième acte, le chœur revient avec les mêmes costumes, mais les lèvres des femmes sont botoxées à l’extrême cependant que les hommes arborent des poitrails de buffles. Images de scène doublées d’une vidéo en grand écran. Derrière, sur des meubles blancs aux ornements gris, un liquide visqueux vert dégouline (une allusion au film Flubber avec Robin Williams ?) souillant bruyamment le décor et les sols… Au-dessus, c’est Eurydice version Martine : à la fête foraine, à la cathédrale, au parc, à la laverie… Et là non plus, l’on ne comprend pas vraiment l’apport de la vidéo…
Le chœur finira par se désarmer de ses faux-semblants et des artifices dont il était paré.
À la pêche aux références, il y a sûrement Kubrick, Cocteau, Burton, Demy…
À l’opéra, la musique n’est pas la bande-son de la mise en scène
Finalement, ce ne sont pas tant les choix esthétiques que l’on discute, ils peuvent bien sûr plaire ou déplaire… Relevons ici trois reproches principaux.
Le sens d’abord, qui ne sort pas renforcé par ce trop-plein scénique. Alors que le rideau retombe, le spectateur repart dans la confusion : que comprendre ? Ensuite, les références et allusions ne devraient pas nécessiter une note explicative pour être comprises. À la différence d’un film que l’on peut rembobiner ou revoir, on ne voit le spectacle ne se vit qu’une fois. Alors, s’il faut pour comprendre rechercher a posteriori les allusions du soir, qu’en retient-on ? Et puis pour finir, à saturer la vue, la mise en scène confisque l’attention et les oreilles du spectateur, en reléguant sans scrupule la musique, les voix, la profondeur du drame, au second plan.
Il y a dans ce trop-plein un répit heureux pour le Ballet des ombres heureuses pendant lequel Eurydice, tourmentée, se défait de ses artifices et parements pour ne revêtir qu’une robe jaune, façon Alice aux pays des merveilles ou peut-être Emma Stone dans La La Land…
Une direction naturelle et précise
Ce soir, grâce d’abord à la baguette pleine de maîtrise et de tact d’Alphonse Cemin, la musique était belle et se suffisait à elle-même. Elle ne demandait pas tant d’artifices pour être appréciée.
Au cours de notre interview, quelques jours avant la première, Alphonse Cemin nous expliquait vouloir que sa direction « ne se remarque pas ». Il y a manifestement ici du caractère et des intentions : l’orchestre prend toute la place qui lui est dévolue mais s’efface pour mettre en lumière le chant ; les libertés dans la battue sont délicates et bienvenues pour accompagner la scène, notamment dans les récitatifs ; l’Orchestre national des Pays de la Loire a du tempérament et s’exprime, à l’image d’un Air des Furies ardent.
Indépendamment de son accoutrement, le chœur remplit son rôle avec panache, il est intelligemment utilisé pour nourrir le jeu scénique. Pour la première de Maïna Guillamet, le chœur d’Angers Nantes Opéra montre une implication scénique entière, et une force vocale remarquée. Au premier plan à trois reprises dans la partition de Gluck, le chœur est ce soir remarqué. À la fin du deuxième acte, il cerne l’orchestre de part et d’autre de la fosse pour un effet sonore saisissant.
Les voix complémentaires
Sur scène, Sahy Ratia en Orphée, Jenny Daviet en Eurydice et Mariamielle Lamagat en Amour font une triade convaincante aux profils vocaux complémentaires. Il y a d’abord Sahy Ratia, Orphée fragile et éploré, dont la sensibilité et la diction impeccable sont les forces de la soirée. Sans oublier les nuances, la voix est clairement projetée, la sincérité incontestable. Le ténor malgache assume avec Orphée un rôle difficile de haute-contre, et l’on note des aigus quelque peu instables, notamment dans les récitatifs. Son « J’ai perdu mon Eurydice » est un moment de grâce.
On goûte le parti-pris de Jenny Daviet pour cette Eurydice, qui évite l’écueil de la froideur distante et de la folie incontrôlée. Elle montre dans le chant beaucoup de personnalité, une voix claire, des médiums riches, une fragilité expressive.
Mariamielle Lamagat complète la distribution avec panache. Elle assume le rôle d’Amour avec l’intensité et la fougue que le rôle appelle, et montre un médium riche et un vibrato serré.
Malgré des atouts incontestables, la musique sort grande perdante de cette soirée, étouffée par une mise en scène bavarde. Un choc, de l’audace, des idées, il y en avait assurément, mais cela ne suffit pas pour réussir un opéra. Angers Nantes Opéra ouvre ce soir un nouveau chapitre, qui fera débat.
Crédit photos : Jean-Louis Fernandez
Gluck : Orphée et Eurydice (version française, d’après le livret italien de Ranieri de’ Calzabigi). Avec : Sahy Ratia (Orphée), Jenny Daviet (Eurydice), Mariamielle Lamagat (Amour). Lorraine de Sagazan (mise en scène, textes) ; Anouk Maugein (scénographie) ; Anna Carraud (costumes) ; Claire Gondrexon (lumières) ; Jérémie Bernaert (vidéo) ; Loïc Touzé (chorégraphie) ; Mathilde Waeber (assistant à la mise en scène) ; Sevgi Macide Canik (assistant aux décors) ; Marnie Langlois, Mirabelle Perot (assistantes aux costumes). Chœur d’Angers Nantes Opéra, dir. Maïna Guillamet ; Orchestre national des Pays de la Loire, dir. Alphonse Cemin.
Coproduction : Opéra national du Rhin, Opéra national de Nancy-Lorraine ; décors et costumes : ateliers d’Angers Nantes Opéra.
Théâtre Graslin de Nantes, le samedi 10 octobre 2026. Représentations suivantes : les 13, 15, 16 et 18 octobre ; au Grand Théâtre d’Angers les 3 et 4 octobre.





