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Critiques / Théâtre

Place des héros de Thomas Bernhard

par Dominique Darzacq

Effrayant et magnifique

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Mise en scène, pour le Théâtre National de Lituanie à Vilnius, par le metteur en scène polonais krystian Lupa, Place des héros fut un des événements phares du dernier Festival d’Avignon, le spectacle nous revient aujourd’hui à Paris sous l’égide du Festival d’Automne qui propose Un portrait krystian Lupa à travers les mises en scène de trois pièces du dramaturge autrichien Thomas Bernhard (1931-1989) : Des arbres à abattre (Théâtre de l’Odéon du 30/11 au 11/12), Déjeuner chez les Wittgenstein (Théâtre des Abbesses du 13 au 18/12) , et au Théâtre de la Colline (du 9 au 15/12) Place des Héros .

Alors que tout était prêt pour le déménagement, le précieux piano Bösendorfer déjà expédié, le professeur Joseph Schuster, la veille de retourner à Oxford, se suicide en se défenestrant de son appartement qui ouvre sur la place des Héros où le 15 mars 1938 les Viennois acclamaient Hitler qui venait d’annexer l’Autriche. Des clameurs que ne cesse d’entendre la femme du défunt et qui la tourmentent au point de lui faire, parfois, perdre la raison.
En ce jour d’obsèques, que la pièce déploie en trois temps et trois lieux différents, on se remémore l’imposante et énigmatique figure du professeur Schuster qui semble hanter chacun, à commencer par Madame Zittel la gouvernante et pivot de la maison qui le voit apparaître palimpseste autoritaire et exigeant sur la manière de bien repasser ses chemises. Elle hante Herta la bonne qui ne cesse de fixer la fenêtre qui donne sur la place en cirant les multiples paires de chaussures qu’il ne mettra plus. Il hante Robert son frère, ses filles comme sa veuve. Chacun se souvient de ses lubies, de ses détestations, de son caractère entier et peu conciliant, de « son impossibilité d’entendre Beethoven sans penser au procès de Nuremberg ».


Ecrite en 1988, alors que Kurt Waldheim vient d’être élu et nommé Premier Ministre en dépit de son passé nazi, cette ultime pièce de Thomas Bernhard, sous les apparences d’un cérémonial de deuil, est une virulente charge contre cette Autriche « où au petit matin celui qui pense ne peut avoir que la nausée » comme le déclare l’oncle Robert de toute évidence le porte-parole de l’auteur qui voyait son pays comme « un cloaque où l’on compte plus de nazis aujourd’hui qu’en 1938 ». Si, ferraillant contre une Autriche qui n’en a pas fini avec l’antisémitisme, une Vienne « qui salit et détruit tout », « l’église mercantile », « les politiciens corrompus » , et « le nivellement de l’art », l’oncle Robert est le double de l’atrabilaire écrivain, il est aussi le porte-voix du metteur en scène polonais lui-même préoccupé « par ce que produit le carnaval furieux des réalités politiques » et pour qui, devant les poussées nationalistes et xénophobes qui traversent une partie de l’Europe et surtout son pays, « il devient possible de s’identifier entièrement aux personnages de Place des Héros ».
A l’envers de toute vocifération qui ne serait que caricaturale, krystian Lupa choisit l’épure, l’apesanteur, le mezza-voce. Ce que se disent les protagonistes est d’autant plus effroyable et terrifiant qu’échangé sur le ton de la simple conversation et de l’évidence. De la bande son aux décors qui n’ouvrent sur aucune perspective en passant par les lumières, mais surtout superbement secondé par le jeu exceptionnel des acteurs du Théâtre National de Vilnius, c’est le monde crépusculaire d’une société décervelée dont le vide est propice à toutes les frayeurs obscurantistes que nous donne à voir magnifiquement Krystian Lupa.

Sans doute porté par le succès d’Avignon et un bouche à oreille enthousiaste, le spectacle (en lituanien surtitré en français) se donne-t-il à guichet fermé, ce qui est d’autant plus dommageable qu’un tel spectacle relève de la salubrité publique. Comment dès lors ne pas déplorer que le Festival d’Automne et le Théâtre de la Colline n’aient pas trouvé les moyens d’une programmation plus longue qui aurait permis comme le disait Brecht « d’élargir le cercle des connaisseurs ».

Le texte de la pièce Place des héros est publié aux éditions de l’Arche.
A signaler également pour ceux qui voudraient en savoir plus sur le metteur en scène Kristian Lupa, son ouvrage publié chez Actes Sud, UTOPIA, Lettres aux acteurs. (Voir la critique (5377 du 19 octobre) de Jean Chollet sur le même site .

Place des héros de Thomas Bernhard, mise en scène, décors et lumières : Krystian Lupa, avec Valentinas Masalskis, Victorija Kuodyté, Eglé Mikulionyté, Arùnas Sakalauskas, Eglé Gabrénaité, Rasa Samuolyté, Toma Vaskeviciùté, Doloresa Kazragyté, Vytautas Rumsas, Neringa Bulotaité, Povilas Budrys.

Théâtre de la Colline durée 4h - En lituanien surtitré du 9 au 15 décembre 19h.

Photos ©D Matvejevas et Christophe Raynaud DeLage.

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