La mort de Valère Novarina

Grand comme Artaud et Jarry réunis

La mort de Valère Novarina

Né à Genève en 1942 mais de nationalité française, Valère Novarina vient de s’éteindre le 17 janvier 2026 à l’hôpital américain de Neuilly-sur-Seine. C’était un enfant de la Haute-Savoie : à une période de sa vie, il y retournait souvent pour écrire dans un chalet sans électricité, non loin des animaux avec lesquels il a sans cesse entretenu un dialogue très secret (il a eu longtemps des entretiens très littéraires avec un cochon ! ) L’animalité de l’homme, de l’acteur, du langage, c’est l’une de ses obsessions. N’a-t-il pas écrit un Discours aux animaux qui s’adresse en réalité à l’humanité ?
Dans la vie quotidienne, l’homme était, au contraire de l’image fruste qu’on se formerait hâtivement, doux, courtois, raffiné, songeur. Il pesait chacun de ses mots, pour ne jamais être banal et inexact. « J’ai peut-être eu, très tôt, quelque chose comme la volonté d’enlever le théâtre au roman et le rendre à la poésie, de l’arracher aux ballets, aux arguments et le rendre à la danse, d’en finir avec les récits, les pantomimes — et peut-être de parvenir à la vivacité du ballet sans argument, au drame pur de l’espace, disait-il. La vraie catastrophe est grammaticale. Se tenir au plus proche de la tragédie, de la comédie respirée. Un “ théâtre sans représentation ” qui nous permettrait de voir un instant autrement qu’avec nos yeux d’hommes. Etre un instant hors de l’idéologie humaine, voir concrètement comme Dieu et les bêtes, voir d’un trait. »
Voilà pour l’espérance profonde de l’artiste. Mais le poète, qui a fait de Louis de Funès le modèle moderne de l’acteur, secoue de rires son étrange univers qui ressemble à une grotte préhistorique où l’être humain se mettrait à inventer le parole et le dialogue. Novarina aime le cirque, le cabaret, les clowns, les gugusses, surtout depuis que sa propre Opérette imaginaire mise en scène par Claude Buchvald en 1988 lui a révélé des possibilités comiques et gestuelles en germe dans ses textes. Il ne dédaigne pas les pitreries aux drôleries étranges – burlesque des mots et burlesque du jeu.
Marqué par l’art brut (il aimait beaucoup Dubuffet avec qui il a correspondu), il écrivait et peignait dans la solitude jusqu’au jour où il découvrit que ses textes, ses grandes toiles et ses dessins pouvaient rejoindre le langage du théâtre. On le découvrit alors à des lectures de ses premières œuvres au festival d’Avignon puis, lorsque sa première grande pièce Le Drame de la vie mit le feu au même festival en 1984. Souvent, il fit lui-même les décors de ses spectacles qu’il réalisait dans son atelier parisien ou sur place en se faisant enfermer dans une chapelle ou dans une cellule.
L’œuvre n’allait cesser de s’étoffer. Le Monologue d’Adramelech, Vous qui habitez le temps, Pendant la matière, Je suis, L’Espace furieux (joué à la Comédie-Française), L’Opérette imaginaire, L’Origine rouge ont, au fil des années, amplifié une création totalement originale où des personnages défilant (jusqu’à 2587 dans Le Drame de la vie !) s’interrogent sur le sens de l’existence au long d’une gigantesque parodie et réinvention du parler rural et du parler savant. La forme de ces dialogues rejoint la litanie et l’allitération, l’auteur déployant une verve tragico-comique qui semble sans limites. Y a-t-il un dieu ? Y a-t-il une réalité de l’esprit et de l’esprit dans la matière ? Qu’est-ce qui est tout, qu’est qui n’est rien ? Tout n’est-il pas que trous et perforations dans le plein des choses et de la vie ? L’on navigue entre le faux colloque théologique et le balbutiement des premiers humanoïdes.
Porté par les pionniers du théâtre public (festival d’Avignon, théâtre de la Bastille, théâtre de la Colline)..., l’œuvre dramatique de Valère Novarina a incarné une véritable épopée, celle d’un nouveau théâtre qui aura durée des années 80 à aujourd’hui et s’appuie sur d’incroyables acteurs déjouant les énormes difficultés d’un verbe cocasse, concassé, ambigu, répétitif, tournoyant, riche en néologismes et en offenses faites à la grammaire. A travers le temps, il y eut des interprètes extraordinaires comme Daniel Znyk, André Marcon, Agnès Sourdillon, Dominique Pinon, Dominique Parent, Nicolas Struve, Manuel Le Lièvre, Michel Baudinat, Laurence Mayor, Claude Merlin, Claire Sermonne… Dans nos années 2020, les commanditaires se firent plus rares mais la saga put s’achever en 2023 à la Colline (on ne savait pas que c’était la fin…) avec les magnifiques Personnages de la pensée - que les spectateurs du Théâtre national de Nice pourront revoir au mois de mars.
Récemment, de février à avril 2025, Valère Novarina put déployer ses œuvres graphiques à la Cité internationale de la langue française (au château de Villers-Cotterêts). Le peintre aux toiles tourmentées qui, par la coulée du pinceau et la peinture soudain nette comme un dessin, cherchent et trouvent l’humanité dans les ténèbres et la guerre des couleurs tenait là la main à son double, l’écrivain.
En même temps, Novarina, qui, de pièce en pièce, a laissé entrer en lui le penseur une vivacité circassienne, a su théoriser le jeu et le phénomène du théâtre. Ses essais, Pour Louis de Funès, Lettres aux acteurs, ont ouvert de nouvelles portes pour affronter le mystère et la pratique d’un art qui n’avait plus de prophète depuis Antonin Artaud. Or c’est à Artaud que Novarina avait consacré sa mini-thèse d’étudiant. Quelques dizaines d’années plus tard, il le dépassait en donnant des clés que d’innombrables comédiens ont adoptées.
Il y a de l’Artaud chez lui, à travers ses défis constants à la mort. Il y a aussi de l’Alfred Jarry, de par une satire qui ne se refuse aucune bouffonnerie. La disparition de Valère Novarina est une perte immense, celle d’un génie qui était grand comme Jarry et Artaud réunis.

Sur Valère Novarina, dernier livre paru : Dictionnaire Valère Novarina sous la direction de Céline Hersant et Fabrice Thumerel. Editions HD, 2025.
Le Drame de la vie a paru en Poésie/Gallimard et L’Opérette imaginaire en Folio Théâtre. (La quasi totalité de son œuvre est éditée par POL).

Photo Maison de la poésie.

A propos de l'auteur
Gilles Costaz
Gilles Costaz

Journaliste et auteur de théâtre, longtemps président du Syndicat de la critique, il a collaboré à de nombreux journaux, des « Echos » à « Paris-Match ». Il participe à l’émission de Jérôme Garcin « Le Masque et la Plume » sur France-Inter...

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