Du 9 au 17 avril 2026, lundi, mercredi, jeudi et vendredi 20h, samedi 18h, dimanche 16h au T2G Théâtre de Gennevilliers- CDN.

La Maison de Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca, nouvelle traduction de Thibaud Croisy et Laurey Braguier (L’Arche Editeur), mise en scène Thibaud Croisy.

Une Maison de Bernarda Alba pétillante et enjouée qui abat les poncifs.

La Maison de Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca, nouvelle traduction de Thibaud Croisy et Laurey Braguier (L'Arche Editeur), mise en scène Thibaud Croisy.

Dans L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer, pièce de l’Argentin Copi que le metteur en scène Thibaud Croisy a montée, la mère monstrueuse est une parodie des mères castratrices de Lorca, dit-il. Soit « deux dramaturges hispanophones, homosexuels, auteurs d’un théâtre qui mélange les genres et met en scène des femmes masculines ou des hommes féminins », les femmes étant l’emblème des minorités homosexuelles de l’Espagne de 1930.

La Maison de Bernarda Alba expose, à la manière précise et rigoureuse des entomologistes, des femmes enfermées, dominées par des traditions patriarcales pesantes, qui exercent leur pouvoir en figures masculines.
Cette maison est une métaphore du monde, en 1936, à l’époque de la montée des fascismes en Europe, quand on se coupe de l’autre qui n’est pas soi, l’étranger, le différent, et que la parole ne sert qu’à injurier et insulter celui qui ne pense pas pareillement, à moins qu’on ne se taise de peur ou d’effroi.
Lorca sera exécuté deux mois après l’écriture achevée de sa pièce, l’Espagne s’enfermant pour des décennies dans le mutisme et la censure.

Dans un vaste espace vide jalonné de hauts piliers, rappel de la La Mosquée-Cathédrale de Cordoue, les filles de Bernarda forment un choeur de singularités, « instantané des actrices d’aujourd’hui », face à leur mère - Charlotte Clamens -, théâtrale et magistrale, usant d’un verbe fort avec ostentation aigre et rageuse, voulant en découdre et se venger d’une vie de frustrations, tapant le parquet de coups secs de sa canne belliqueuse.

En face de Bernarda, une femme âgée délirante et révoltée, sa mère Maria Josefa, interprétée avec poésie et conviction inventive par Laurence Roy, une figure loquace de la révolte. En face d’elle encore, ses cinq filles « vierges », troupeau pitoyable des « femmes sans hommes », brûlées de convoitise et d’impatience, mais soumises à la mortelle emprise de la mère. Or, Pepe vient chaque soir, à la grille de la fenêtre, faire sa cour à l’aînée, héritière d’un premier mariage maternel. Chansons des moissonneurs à l’extérieur, chaleur estivale de plomb sur les blés, l’étalon ruant dans l’écurie et ébranlant les murs : le voisinage de l’homme tourmente les filles, il porte avec lui l’orage, la jalousie et la haine, car c’est la cadette, la moins docile, qu’il aime en secret contre toutes. (Lorca, François Nourissier, Les Grands Dramaturges, L’Arche) Bernarda ne pourra rien contre la force juvénile du désir, de l’amour éprouvé.

Et tournent autour de la Marâtre, tels des papillons d’été, des figures de vie, d’espoir et de promesses à venir, quoi qu’elle en dise, malgré les entraves, ses filles : Elsa Bouchain (Magdalena), Céline Fuhrer (Amelia), Michèle Gurtner (Angustias), Emmanuelle Lafon (Martirio), Helena de Laurens (Adela), offrent une brochette de figures féminines contemporaines et distantes, moqueuses et ironiques, de celles auxquelles on n’en conte pas, mais tenues d’écouter leur mère pour survivre matériellement. On pressent qu’elles échafaudent des rêves de papier, des espérances tissées de naïveté. Même la jeune servante - Lucie Rouxel - et la voisine (et Prudentia) - Hélène Schwaller - ont leur quant-à-soi, leur part de liberté et de vérité.

Telles des petites filles intuitives qui suivraient un destin duquel elles s’enfuiraient et se libéreraient, livrant de belles figures de mélancolie traversées par l’imaginaire : « à la fois pathétiques et sublimes », confie Thibaud Croisy, le manipulateur en chef. Toutes les actrices portent sur la scène leur part personnelle, dessinant des figures baroques - intuition et naturel -, fidèles à leur intériorité bafouée mais résistant à l’oppression, et elles dansent dans l’espace une gestuelle témoignant de leur liberté intacte, au milieu des cris, des vociférations, des hurlements de lutte et de combat.

Et Poncia, la gouvernante rebelle et proche de Bernarda, est interprétée par Frédéric Leidgens, avec humour, facétie, grâce et élégance, représentant la sagesse de l’expérience, la connaissance des démunis, le savoir existentiel.

La chape qui s’abat sur la maison à la fin de la représentation devient allégorique de tout un pays bâillonné : « Et je ne veux pas vous voir chialer. La mort, il faut la regarder en face. Silence ! (À une autre de ses filles.) Tais-toi, toi ! (À une autre.) Tu pleureras quand tu seras seule. Nous allons toutes sombrer dans un deuil sans fin. Mais n’oubliez pas : la fille de Bernarda Alba est morte vierge. Vous m’avez entendue ? Silence, silence, j’ai dit. Silence ! »

Mais avec le temps, le silence et ses fermetures n’opèrent plus face à la parole déliée, l’expression enfin assumée d’une émancipation en chemin.

Une Maison de Bernarda Alba paradoxalement pétillante et enjouée au-delà de toutes les séquestrations qu’un matriarcat voudrait imposer, une belle fuite en avant vers des temps présents plus éclairés et salutaires, en dépit de tout.

La Maison de Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca, nouvelle traduction de Thibaud Croisy et Laurey Braguier (L’arche Editeur), mise en scène Thibaud Croisy, scénographie Sallahdyn Khatir, lumière Caty Olive, costumes Angèle Micaux, son Manuel Coursin, collaboration artistique Élise Simonet, avec Elsa Bouchain, Charlotte Clamens, Céline Führer, Michèle Gurtner, Emmanuelle Lafon, Helena de Laurens, Frédéric Leidgens, Lucie Rouxel, Laurence Roy et Hélène Schwaller. Du 9 au 17 avril 2026, lundi, mercredi, jeudi et vendredi 20h, samedi 18h, dimanche 16h au T2G Théâtre de Gennevilliers- CDN. Tel : 01 41 32 26 26, www.theatredegennevilliers.fr Du 13 au 17 octobre 2026 au Théâtre de la Cité internationale dans le cadre du Festival Transforme/ Fondation d’entreprise Hermès. Le 18 et 19 novembre 2026, Le Quai, CDN Angers. Les 13 et 14 janvier 2027, La Comédie de Clermont-Ferrand, scène nationale dans le cadre du Festival Transforme/Fondation d’entreprise Hermès. Semaine du 18 janvier 2027, Comédie de Béthune, CDN. Le 27 janvier 2027, Bords de Scènes - Grand Orly Seine Bièvres (Juvisy). Les 24 et 25 mars 2027, Le Phénix, Scène nationale de Valenciennes.
Crédit photo : Martin Argyroclo

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Véronique Hotte

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