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Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce

par Dominique Darzacq

Loin des embrassades et du veau gras

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Auteur méconnu de son vivant , ce qu’on ne déplorera jamais assez, Jean-Luc Lagarce (1957- 1995) est aujourd’hui non seulement un des auteurs les plus joués en France et à l’étranger, mais par l’économie d’un verbe simple et sans fioriture qui pâture du côté de Racine, par la singularité d’une langue forgée d’incessants ajustements, qui va comme le pinceau d’un peintre de repentir en repentir en quête de l’expression la plus juste, il a inspiré le cinéma tout autant que poussé la porte des lycées et collèges où son œuvre est étudiée comme un classique. Ce qu’il est puisque son œuvre a toujours à nous dire hors du contexte de son écriture comme le prouve à l’envi le spectacle sous haute tension de Jean-Charles Mouveaux qui après avoir réalisé une première mise en scène de Juste la fin du monde a éprouvé le besoin de remettre la pièce sur l’établi de la création, modifiant, retranchant, la repolissant pour nous la faire miroiter différemment , faire affleurer d’autres secrets, lui-même interprétant le rôle de Louis, le fils prodigue.
Tandis qu’assis dans la pénombre du plateau les membres de la famille semblent attendre, son retour sans doute ; de son côté, en manteau et chapeau comme juste descendu du taxi qui l’a amené, c’est à nous d’abord et sans apitoiement que Louis fait la confidence de sa disparition prochaine. « Plus tard, l’année d’après, j’allais mourir à mon tour….l’année d’après , je décidais de retourner les voir, de revenir sur mes traces et faire le voyage, pour annoncer, dire, seulement dire ma mort prochaine et irrémédiable….en être l’unique messager ». Acteur et coryphée, Louis bras ballants comme déjà absent, revenant encore vivant, vient dire sa mort prochaine à sa famille, à sa mère, à sa sœur, son frère et la femme de son frère. A ceux qui sont restés- là au pays, il vient dire sa propre disparition, la fin de son monde. Rendre des comptes peut-être, et qui sait, renouer les fils distendus de la tendresse, mais il repartira sans que l’aveu ait franchi le seuil de ses lèvres. Les autres avaient tant de choses à lui dire, à formuler tant de reproches emmagasinés au cours d’une longue absence ponctuée « de petits mots elliptiques » toujours écrits au dos de cartes postales. « Je pensais que ton métier était, serait , d’écrire…mais jamais nous concernant tu ne te sers de cette possibilité, de ce don.. » lui reproche Suzanne, la petite sœur si jeune quand il est parti et qui rêvait d’être heureuse à ses côtes.
Loin des embrassades et du veau gras, le trop plein de malentendus, de jalousie, de rancœur, de frustration, de comptes à régler fait voler le vernis du cercle de famille en éclats, de tous, le plus absolu, le plus bouleversant est celui où Antoine le frère cadet littéralement hors de ses gonds, libère le vieux ressentiment d’avoir été enfermé dans la figure du costaud brutal qui devait toujours céder, et à qui revenait toujours le mauvais rôle. « On devait m’aimer trop puisqu’on ne t’aimait pas assez et on a voulu reprendre alors ce qu’on ne me donnait pas » ; Aveu virulent formulé comme une imprécation et que Philippe Calvario teinte superbement des douleurs tchékhoviennes de Vania. A ses côtés, Vanessa Caïlhol , la petite sœur, paquet de tendresse sous ses emportements, Jil Caplan, belle-sœur trop discrète et malhabile à intercéder, Chantal Trichet, mère tout à la fois souveraine et décontenancée, impuissante à recoller les morceaux , tous ajustés à leur rôle comme une évidence et magnifiques passeurs de la langue « en marche » de Lagarce qui enlace tragédie et comédie pour mieux ausculter la complexité et les non-dits des rapports familiaux. Que ceux qui en famille n’ont pas connu de dimanche explosif lèvent le doigt

Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce. Mise en scène Jean-Charles Mouveaux, avec Vanessa Caïlhol, Philippe Calvario, Jil Caplan, Jean-Charles Mouveaux, Chantal Trichet. Durée 1h20

Théâtre du Petit Louvre 19h35 tel 04 32 76 02 79 www.theatre-petit-louvre.fr
Festival Off Avignon du 7 au 30 juillet

Photos Marie Coulonjou

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