A l’Opéra Garnier jusqu’au 18 avril
Epatant diptyque Sharon Eyal-Mats Ek
Avec la création de « Vers la mort » et la reprise de « Appartement », l’Opéra de Paris propose une soirée de danse contemporaine éblouissante.

Une génération sépare la chorégraphe israélienne Sharon Eyal (née en 1971) du suédois Mats Ek (né en 1945). Mais une continuité dans l’exploration des rapports humains se manifeste dans les pièces très contrastées présentées par ces deux figures majeures de la danse contemporaines, interprétées avec une énergie et une vitalité sans failles par le Ballet de l’Opéra de Paris.
Il ne faut pas se fier au titre passablement lugubre de Vers la mort, création de Sharon Eyal pour l’Opéra de Paris, qui ouvre la soirée. Après Faunes, relecture minimaliste du ballet de Nijinski, présentée en 2021, la chorégraphe revient dans la grande maison parisienne. L’ancienne danseuse et collaboratrice artistique de la fameuse Batsheva Dance Company de Tel Aviv retravaille OCD Love, une pièce de 2015 dont elle propose une nouvelle version. Inspirée d’une litanie amoureuse performée par Neil Hilborn, poète slameur américain souffrant de TOC (troubles obsessionnels compulsifs, OCD en anglais), l’œuvre souligne la difficulté d’aimer.
Sans aucun décor et néanmoins très graphique, la scénographie tient en un mince rais de lumière rouge qui va s’élargissant jusqu’à irradier tout le fond de scène, en sculptant les corps. Les pulsations électro de la musique obsessionnelle composée par Ori Lichtik, se mêlent aux sonorités hindous et aux échos d’airs populaires (tango, valses…) de la BO installant une sorte de décor sonore hypnotique, une fusion organique entre son et mouvement.
Avec une rigueur maniaque, les troubles manifestes s’emparent des corps des danseurs moulés dans un justaucorps unisexe invisible comme une seconde peau. Une constante intensité sous-tend la chorégraphie, les jambes et les pieds arc-boutés, hissées sur demi-pointes tandis que les torses et les bras s’étirent au maximum vers une impossible verticalité Entre brutalité et sensualité, le ballet est semé de séquences night club faisant office d’illusoire défouloir. A la fois fluides et saccadés, les mouvements, tout en tension et en équilibre, manifestent une fougue, un trop-plein d’énergie et d’émotion proche de la transe qui contredit le titre de la pièce et compose un hymne désespéré à la vie.
Joies de la consommation
Avec Appartement, c’est une tout autre atmosphère qui prend place sur la scène du vénérable Palais Garnier. La pièce qui y a été créée en 2000, et reprise plusieurs fois depuis, est devenue un hit de la compagnie dont la nouvelle génération s’empare avec un enthousiasme débordant. Avec des costumes très années cinquante et une consécration des objets du quotidien, le ballet plein d’humour et d’insolite, rappelle le surréalisme de René Magritte et l’insolite mode Jacques Tati.
Aucune cloison ne compartimente cet Appartement mais des barrières intérieures qui se révèlent au cours de saynètes où les danseurs en solos, duos, trios, ensembles sont confrontés à leur solitude. Autour des objets triviaux iconiques de la vie quotidienne, comme le bidet, la télévision ou la cuisinière surgissant tour à tour sur scène, s’organisent une dizaine de numéros racontant la routine des jours et les leurres de la consommation.
Brute et nerveuse, la danse est soutenue par l’accompagnement musical que joue en live sur scène le groupe suédois Fleshquartet, sorte de mosaïque mélancolique des différentes tendances d’aujourd’hui, que l’on entend beaucoup au cinéma. Très explosive avec des déclics soudains et spectaculaires, la chorégraphie mélange les styles de la danse classique et contemporaine, avec une parfaite maîtrise sans se prendre jamais au sérieux. A une danseuse s’ébrouant dans un bidet comme dans une piscine succède un duo qui règle ses comptes autour d’une cuisinière d’où s’échappe une fumée inquiétante, annonciateur d’une explosion imminente. Le tout culmine dans une Marche des aspirateurs où la troupe s’en donne à cœur joie.
Vers la mort, de Sharon Eyal, et Appartement, de Mats Ek, à l’Opéra Garnier jusqu’au 18 avril, https://www.operadeparis.fr
Vers la mort, chorégraphie : Sharon Eyal. Co-création : Gai Behar. Musique : Ori Lichtik. Lumières : Thierry Dreyfus.
Appartement, chorégraphie : Mats Ek. Musique : Fleshquartet. Décors et costumes : Peder Freiij. Musique interprétée sur scène par Fleshquartet
Avec les Étoiles, les Premières danseuses et le Corps de Ballet de l’Opéra de Paris.
A noter : Pour célébrer l’œuvre de Mats Ek et ses liens privilégiés avec l’Opéra national de Paris, une sélection de costumes iconiques et d’accessoires de ses grands ballets (Carmen, Giselle, La Maison de Bernarda, Boléro…) sont exposés et s’offrent à la déambulation dans les espaces publics du Palais Garnier.
Photo Yonathan Kellerman



