Bartleby mon frère de Daniel Pennac

L’entrelacs de la vie et de la fiction

Bartleby mon frère de Daniel Pennac

L’auteur des Malaussène aime le langage et le jeu du théâtre d’une manière qui a sans doute peu d’équivalents. Daniel Pennac incarne lui-même sur scène certains de ses textes ou les textes des autres. Le voilà à nouveau au Théâtre du Rond-Point, après Merci, après Journal d’un corps, dans Bartleby mon frère où il ne vient pas en solo mais pratique avec des partenaires un entrecroisement de thèmes, de souvenirs, d’émotions, de fragments où tous les éléments se détachent et s’unifient. A l’origine il y a Mon frère, l’évocation du frère disparu, associé à la figure de Bartelby, le personnage mystérieux d’Herman Melville, qui donna lieu à la pièce Bartelby mon frère, d’abord un livre paru l’an dernier, que Pennac a adapté avec Clara Bauer et Nina Simonney pour affronter l’épreuve de la représentation. Il fallait d’autres regards et beaucoup de complicité pour rendre évidente la complexité de l’ouvrage.
On pourrait penser qu’il y a une action principale, selon laquelle plusieurs personnages qui se côtoient en raison de liens communs ou de rencontres inexpliquées participent au tournage d’un film dont le sujet est la nouvelle de Melville. Car il y a caméra, micros, câbles électriques, studio d’enregistrement, projecteurs dans un espace qui se dilate et permet à tous d’être solitaires sur une aire du plateau ou de se réunir en duo ou davantage (belle séquence quand quatre d’entre eux se serrent sur un banc). Pourtant diverses dimensions entrent dans le jeu ; en préambule, l’histoire symbolique de la bibliothèque de Tombouctou qui dit comment les bibliothécaires ont sauvé les livres de la destruction annoncée par les djihadistes lors d’un attentat en 2012 et comment, déterrant les ouvrages qu’ils avaient enfouis dans le sable du désert, la nouvelle de Melville a fait surface, tel le personnage du scribe apparu sur le seuil de l’étude, comme surgi de nulle part, qui va répétant « Je préfèrerais pas » et dont l’obstination énigmatique renaît en ricochets dans la tête de Pennac et de ces gens présents peu ou prou habités par le roman de l’auteur américain et de son employé têtu. Au cœur de la pièce, la relation de Pennac avec un frère bien-aimé qui lui avait tant donné et que la mort a ravi avant l’heure. Bernard appartenait à cette famille de personnages hors du monde et du temps, privé de désir et de pulsion de vie tels le Meursault de Camus, l’Oblomov de Gontcharov ou L’homme qui dort de Perec, et bien sûr Bartelby. Ce qui est fascinant chez Melville, comme chez Camus d’ailleurs, c’est l’absence d’explication à une attitude incompréhensible qui nous confronte à un monde insensé et nous laisse coi. A l’instar de ces êtres "non désirant", Bernard déclarait qu’il ne voulait pas ajouter à l’entropie du monde.
L’univers de Pennac, tendre, sensible, douloureux, amusé, songeur, blagueur, tisse un tout harmonieux et vivant entre deuil personnel, littérature et cinéma. En même temps domine la douleur de l’absence de ce frère disparu, douleur qui souvent s’inverse dans cette joie étrange que peuvent donner le souvenir et le sentiment urgent de l’hommage.
La mise en scène de Clara Bauer invente aisément cette alliance des contraires dans une sinuosité allègre. La musique d’Alice Loup a son rôle dans ce tangage très cardiaque. Daniel Pennac joue parfaitement à être plus un personnage de Pennac plus que l’auteur Pennac. Laurent Natrella fait flamboyer une iconographie personnelle du scribe Bartleby. Habib Dembélé, Pako Offredo et Ximo Solano font surgir, comme par surprise, des états d’âme dont les contrastes s’opposent et se conjuguent dans une remarquable composition harmonique où il est dit avec brio que la vie ne peut être vécue que doublée d’une richesse mythique : l’entrelacs accompli de la réalité et de la fiction.

Bartleby mon frère de Daniel Pennac. Adaptation théâtrale : Clara Bauer, Daniel Pennac, Margot Simonney. Mise en scène : Clara Bauer. Avec : Ximo Solano, Habib Dembélé, Pako Ioffredo, Alice Loup, Laurent Natrella, Daniel Pennac. Création musicale : Alice Loup. Création lumière : Franck Besson. Création vidéo : Pako Ioffredo. Décor et costumes : Antonella Carrara. A Paris, au du Théâtre du Rond-Point jusqu’au 30 avril 2022. Durée : 1h30.
www.theatredurondpoint.fr

© Vanya Chokrollahi

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; travaille depuis dix ans dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du...

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