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Critiques / Théâtre

Rictus

par Stéphane Bugat

Voyage dans un ailleurs poétique

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Le XIXe siècle tirait à sa fin. Paris s’était mis sur son 31 pour recevoir en grande pompe le tsar de toutes les Russies, invité par le Président Félix Faure. L’intelligentsia s’était opposée en vain à la condamnation et à l’exil du capitaine Dreyfus, dans la lointaine île du Diable. Rimbaud était mort cinq ans plus tôt et la bonne société se pâmait d’aise pour les coquetteries philosophico-syntaxiques de Sully-Prud’homme. Le Paris de la misère, lui, n’avait plus guère de porte-voix. Jusqu’à ce qu’un certain Jehan Rictus se produise, pour la première fois, au cabaret Quat-z-Arts, le 12 décembre de cette année 1886. Né en 1867, sous le nom de Gabriel Randon, sa vie n’avait été jusqu’alors qu’une succession de mésaventures. Bien que fréquentant le milieu littéraire montmartrois, ses mauvaises fortunes avaient fait de lui un de ces vagabonds qui errent, de jour comme de nuit, dans les rues de Paname. Mais cette expérience devint aussi, pour lui, une source d’inspiration. Auteur de longs poèmes, aussi rythmés qu’imagés, il y invente une langue qui pioche d’abondance dans l’inépuisable vivier du langage populaire. Et c’est en 1897 qu’il publie Les Soliloques du pauvre. Le succès ne tarde pas.

Foisonnement métaphorique et musicalité canaille

Plus d’un siècle plus tard, le comédien Jean-Claude Dreyfus s’est mis en tête de faire redécouvrir l’œuvre de Jehan Rictus, en adaptant pour la scène deux de ses textes : Les Soliloques du pauvre et Le Cœur populaire. Il obtient pour cela le soutient de la Maison de la Poésie, dont l’avisé directeur devine sans doute qu’il tient là une excellente occasion de démontrer, si besoin était, l’originalité et la pertinence de son théâtre. Et il appelle en renfort un compère qui, d’une certaine manière, ressemble à son exact contraire. Voici donc Jean-Claude Dreyfus et Fabrice Carlier, assis face à face, sous un éclairage crépusculaire, stoïques sous la neige qui tombe. Dreyfus, dont la trogne est aussi inimitable que la carrure est imposante. Carlier, poulbot fluet, au regard guilleret. Dreyfus, qui mâche ses mots avec gourmandise avant de les laisser échapper d’une voix rauque et profonde. Carlier qui fait caracoler les phrases d’une voix légère et harmonieuse. Aussi différents soient-ils, il semble pourtant que la prose de Rictus soit faite pour eux, son foisonnement métaphorique et sa musicalité canaille. D’un certain point de vue, il ne se passe rien sur ce plateau jonché d’un bric à broc aléatoire. On a pourtant l’impression de s’embarquer dans un singulier voyage, tantôt au raz du bitume parisien, tantôt dans la stratosphère de l’imaginaire du poète. Voilà bien ce que ce duo sympathique rend avec brio : le réalisme utopique qui forge la poésie de Rictus.

Emotion et émerveillement

Il a un talent exceptionnel pour décrire la froide et cruelle réalité de la rue, avec une langue sans sophistication mais non sans génie. Mais si ce qu’il dit est désespéré, la manière dont il le dit n’est jamais désespérante, tant il est vrai qu’il sait dénicher au plus profond de l’abandon et de la déchéance matérielle, cette part du rêve qui est aussi la source de jouvence de la poésie. Une heure et demie plus tard, lorsque Dreyfus et Carlier viennent saluer, on est presque surpris de s’être ainsi laissé embarquer dans un ailleurs poétique aussi riche et on a le sentiment d’avoir vécu un moment d’émotion et d’émerveillement comme on n’en a pas connu, au théâtre, depuis belle lurette. C’est le genre même de spectacle que l’on conseillera à ses amis, les vrais.

Rictus, Les Soliloques du pauvre et Le Cœur Populaire, de Jehan Rictus, avec Jean-Claude Dreyfus et Fabrice Carlier. Théâtre Molière-Maison de la Poésie, jusqu’au 10 avril. Tél : 01 44 54 53 00.

Photo : Orion Delain

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