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Critiques / Théâtre

Le Génie de la forêt

par Stéphane Bugat

Un souffle de vie

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On a beau ne pas connaître cette pièce de Tchekhov, la situation et les personnages nous reviennent vite en mémoire. Le dramaturge russe est un jeune auteur qui ne s’est pas encore laissé envahir par la nostalgie et l’amertume lorsqu’il écrit, au printemps 1889, ce Génie de la forêt également intitulé L’Homme des bois. Une pièce à part entière avec, sans doute, ce que l’on peut considérer comme quelques défauts de jeunesse à commencer par cette propension à prolonger quelque peu le croisement des scènes. Mais aussi une ébauche de ce qui deviendra, une décennie plus tard, l’un de ses grands succès et l’une de ses œuvres maîtresses, Oncle Vania, plus aboutie cette fois et nettement plus sombre aussi. Fin connaisseur du travail de Tchekhov, le dramaturge Arthur Adamov énumère les différences, pour mieux souligner ce que cette première approche a, à ses yeux, de plus "romantique" : "Ici, Voïnitski se tue, alors que l’oncle Vania continuera, résigné, sa triste vie. Ici, Sonia est belle et aimée tandis que, dans Oncle Vania, on la verra laide et délaissée".

Un formidable animateur de troupe

C’est donc ce Génie de la forêt que Roger Planchon a choisi de monter au Studio 24, son nouveau lieu à Villeurbanne, où se côtoient les productions cinématographiques et les créations de spectacle vivant.
On peut sans doute y voir un clin d’œil : Planchon, qui n’est certes plus un débutant, redécouvrant la pièce d’un jeune auteur qui n’est pas encore la légende qu’il va devenir. On retrouve surtout la patte d’un maître de la mise en scène. Ici, en effet, Planchon ne cherche pas le coup d’éclat mais plutôt - et à juste titre - le ton juste et le bonheur de jouer. Ce spectacle s’impose d’abord comme une démonstration de celui qui reste un formidable animateur de troupe. Ce qui signifie un talent particulier pour choisir ses comédiens, pour ce qu’ils ont de voisin avec leur personnage mais également pour la manière dont ils peuvent se faire écho, les uns par rapport aux autres. Ensuite, le metteur en scène n’a donc pas à se comporter en tyran plus ou moins habité par sa vision, mais plutôt comme un accompagnateur bienveillant.

Dans la Russie tsariste décadente

Voilà peut-être pourquoi ce Génie de la forêt est une formidable illustration de la jeunesse au théâtre et de la jeunesse du théâtre, en même temps qu’un regard lucide sur les liens et les contradictions qui se tissent, de tout temps, au sein d’une communauté, où qu’elle soit. Tchekhov oblige, nous sommes dans la bonne société rurale d’une Russie tsariste décadente. L’ignorance de la misère n’épargne pas les affres qu’inspire l’absence de véritables perspectives, un sentiment qui, logiquement, frappe plus sèchement les moins âgés. Ainsi, le jeune médecin, écologiste avant l’heure, qui s’emploie à sauver les arbres victimes de la veulerie aveugle des hommes, est considéré comme un utopiste presque dangereux par son entourage. Quant aux histoires d’amour, omniprésentes, elles se déchirent avant même d’avoir vu le jour, tant il est vrai que le poids des convenances est un frein redoutable à l’expression même de l’attachement, sans même parler du désir.

Des comédiens attachants et émouvants, humains en somme

Au milieu de ce petit monde qui s’agite et s’inquiète, un universitaire prestigieux et savant de peu, impose ses caprices tout en se lamentant sur la vieillesse et ses souffrances qu’il ne supporte pas, lui qui a su si bien et si longtemps séduire les femmes, notamment sa jeune épouse du moment dont la tristesse chronique ne l’émeut nullement. Planchon s’est réservé le rôle, ce qui, en l’occurrence, est bienvenu tant il est vrai qu’il n’est pas écrasant, Tchekhov donnant surtout l’impression de s’intéresser aux autres personnages dont il disait lui-même qu’il les avait imaginés "à moitié sympathiques". Ainsi, Planchon est aux avants postes pour apprécier les prestations de ceux qu’il a choisis et dirigés et qui sont tous excellents, attachants, émouvants, humains en somme. On citera - ce qui est injuste pour les autres - Thomas Cousseau : il apporte une dimension et une émotion vraie et prégnante à celui que ses amis surnomment, avec ironie, "le génie de la forêt".

Jean-Pierre Darroussin : remarquable

Jean-Pierre Darroussin est aussi remarquable dans le personnage du sombre et tourmenté Voïnitski, révélant une indiscutable stature d’acteur de théâtre. C’est également le cas de la jeune comédienne russe Olga Kokorina, qui impose une rayonnante et tonitruante Sofia, la fille du professeur amoureuse du médecin. Ou encore de Laurence Causse, qui ne nous dissimule rien de l’énergie et de la fragilité de Loulia, la laborieuse. Ce spectacle dure près de 4 heures. Une fois n’est pas coutume, le spectateur, s’il accepte de se plonger dans ce récit superbe, n’a guère l’occasion de s’impatienter. Tout cela est tellement fluide, triste et joyeux, doux et violent, excessif et mesuré, tendre et cruel. Un souffle de vie qui nous fait du bien.

Le Génie de la forêt, d’Anton Tchekhov, texte français de Simone Senz-Michel, mise en scène de Roger Planchon, décor : Ezio Frigerio. Avec : Denis Benoliel, Laurence Causse, Thomas Cousseau, Jean-Pierre Darroussin, Yan Duffas, Hélène Fillières, Olga Kokorina, Roger Planchon, Patrick Séguillon, Robert Rireygeol, Béatrice Audry, Carl Miclet, Gaëlle Boisset et Noémie Laurent. Jusqu’au 6 février, au Studio 24, à Villeurbanne. Tél : 04 78 03 30 00. www.tnp-villeurbanne.com

Photo : Christian Ganet

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