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Critiques / Théâtre

Le Conte d’hiver d’après Shakespeare

par Gilles Costaz

Les enfants du capitaine Fracasse et de Gelsomina

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Qui pourrait conter de façon claire ou linéaire Le Conte d’hiver de Shakespeare ? Même Bernard-Marie Koltès, lorsqu’il adapta la pièce, la simplifia au point d’irriter durablement les spécialistes. Avec Philippe Car et son Agence de voyages imaginaires, le texte passerait plutôt à une contorsion plus égarante ! Mais tant mieux. Cette équipe s’accorde tous les droits de la fantaisie sans tomber dans les défauts d’une appropriation arrogante. L’affaire commence avec un roi qui, dans sa monarchie de Bohême, devient si jaloux de sa femme enceinte (le papa ne serait pas lui mais son ami le roi de Sicile) qu’il la fait enfermer jusqu’à ce que mort s’ensuive, le bébé étant peu après sa naissance jeté sur une plage. Mais, les années passant, on va retrouver la reine en pleine forme et le bébé du nom de Perdita devenu la plus belle des jeunes filles. Les deux rois ennemis vont-ils enfin se réconcilier ? Et l’amour être plus fort que la haine et la cruauté ? On devine que oui, en fonction d’une ignorance de la vraisemblance qui est la règle d’or de la soirée. Shakespeare lui-même, qui n’était pas très fort en géographie, fait de la Bohême et de la Sicile des états assez proches l’un de l’autre et fait arriver le bateau des Siciliens en Bohême où il n’y a pas le moindre rivage maritime...
Le texte d’Yves Fravega et Philipe Car modifie la pièce de Shakespeare avec de nombreux changements, dont deux fondamentaux : le deuxième acte, qui se passe en Sicile, devient presque totalement une fête italienne (la troupe a à son répertoire de formidables chansons de là-bas) ; le troisième acte, qui, lui, revient en Bohême, est centré sur un personnage qui n’existe pas chez Shakespeare et qui est le Temps : cette figure symbolique joue avec les mots et casse avec jubilation l’ordonnancement chronologique. Cependant, c’est surtout le langage théâtral de Philippe Car qui assure les plus grandes transformations car, devant nous, la scène, qui est d’ailleurs une demi-piste bordée de fleurs à ressorts (hommage au cirque, bien sûr), subit de scènes en scène des métamorphoses. De même que les comédiens peuvent passer d’un rôle, d’un habit ou d’un sexe à l’autre, le lieu de représentation va changeant, avec des moyens très simples : des rideaux coupent soudain l’espace, des objets se déplacent dans les hauteurs, le champ visuel devient celui que proposerait un castelet. Ces bouleversements s’opèrent d’une manière tout à fait évidente grâce à l’omniprésence de la musique jouée par les acteurs eux-mêmes, si populaire, si entraînante ou si lancinante qu’elle nous fait prendre aisément des vessies pour des lanternes et des va-nus-pieds pour des rois.
La soirée tarde à trouver sa drôlerie folle mais, vite, après un début un peu lent, le spectacle est épatant, dans un style éternel et pourtant disparu : celui du capitaine Fracasse qui aurait convolé avec la Gelsomina de Fellini, celui des clowns qui endossent la misère des pauvres pour muer le malheur en bonheur, celui des blagueurs de music-hall qui ne font pas de hiérarchie entre la farce la plus bêtasse et le jeu mental le plus acrobatique. Philippe Car et sa bande n’ont sans doute pas de roulottes mal chauffées, de caravane serpentant dans le dédale des chemins de terre. Mais on se plaît à les voir ainsi, merveilleux saltimbanques, enfants de De Filipo, Fellini, Grock, Raimu, et de pas mal d’autres rieurs maquillés pour la fête avec un intérieur plein de sentiments jamais exposés dans l’impudeur des bandoulières. Beaucoup d’artistes ont l’art d’être à la parade ; ceux-là, ceux de chez Car, Philippe Car lui-même, Valérie Bournet, Francisco Cabello, Nicolas Delorme, Susanna Martini, Lucie Botiveau, Vincent Trouble ont tout un registre de parades dans leur sac. Dans l’ampleur d’une légende ils sont au four et au moulin, bouffons et troubadours, rois du gag à l’âme.

Le Conte d’hiver d’après Shakespeare, adaptation d’Yves Fravega et Philippe Car, musique et direction d’orchestre de Vincent Trouble,création lumière de Julo Etiévant, costumes de christian Burle, décors et accessoires d’André Ghiglione et Pierre Baudin, création son de Pedro Theurier, avec Valérie Bournet, Francisco Cabello, Philippe Car, Nicolas Delorme, Susanna Martini ou Lucie Botiveau, Vincent Trouble.
 
Théâtre 13/ Seine, tél. : 01 45 88 62 22, jusqu’au 18 décembre. Tournée 2017 : 5-6 janvier, Libourne. 13-14,, Andrézieux-Bouthéon. 20 janvier, Fos-sur-Mer. 28 janvier, Vevey. 31 janvier – 1er février, Thonon-les-Bains. 4 mars, Chevilly-la-rue. 9-10 mars, Garges-les-Gonesses. 14 mrs, Mondeville. 17-18, Pontault-Combault. 5 mai, Manosque. 9-11 mai, Annecy. 16-19 mai, Oullins. (Durée : 1 h 40). A lire Les Voyages imaginaires de Philippe Car, 35 années d’une troupe de théâtre (Arnaud Bizalion, 178 pages, 30 euros).

Photo Elian Bachini.

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