Le Crépuscule des dieux de Wagner à l’Opéra Bastille le 8 octobre
Un crépuscule peut en cacher un autre
Pablo Heras-Casado conduit à bon port le dernier volet, qui n’est pas le moins poussif, de la Tétralogie de Wagner. Une distribution aguerrie l’accompagne en s’efforçant de faire fi d’une mise en scène qui persiste dans la vacuité.
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- 9 octobre
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IL EST POSSIBLE DE CONSIDÉRER la Tétralogie, familièrement appelée le Ring (L’anneau), comme un immense opéra composé d’un prologue et de trois actes (que Wagner appelle les trois Journées). Or, si L’Or du Rhin, dans sa concision, joue son rôle de prologue, et si les deux premières Journées (La Walkyrie et Siegfried), par leur découpage en trois actes et la clarté de leur déroulement dramatique, participent de l’équilibre du Ring, il n’en est pas de même pour la dernière Journée, Le Crépuscule des dieux, elle-même divisée en trois actes précédés d’un prologue. Un long prologue en deux scènes, puis trois actes qui ont pour ressort, essentiellement, une histoire de travestissement qui fait tomber de haut une histoire qui, jusque-là, donnait dans l’héroïsme et la célébration du mythe. Faire boire à Siegfried un philtre d’oubli puis lui donner l’apparence de Gunther afin d’aller ravir Brünnhilde pour que le vrai Gunther (!) puisse épouser celle-ci, voilà bien de faciles ficelles ! Il est vrai que le prologue a vu la corde (du temps ? du savoir ? de la lumière ?) se rompre et échapper aux mains des Nornes. Le deuxième acte, ainsi, qui succède à un premier acte sans relief où deux personnages falots, Gunther et Gutrune, se font manipuler par leur demi-frère Hagen, donne l’impression de traiter avec emphase une intrigue de boulevard. Il faut attendre la fin du dernier acte pour que le propos renoue avec la grandeur.
Il y a certes de belles pages dans Le Crépuscule des dieux (la scène au cours de laquelle Waltraute supplie Brünnhilde de rendre l’anneau aux filles du Rhin, la rencontre sinistre entre Alberich et Hagen…), mais l’action semble à la fois s’égarer, se répéter et manquer de respiration malgré l’abondance des interludes symphoniques (dont les célèbres « Lever du jour », « Voyage de Siegfried sur le Rhin » et autre « Marche funèbre »). Certes, Wagner a la fâcheuse habitude de nous imposer au fil du Ring des résumés des chapitres précédents, mais il se montre ici particulièrement prolixe, et ce jusqu’au dernier acte, ce qui finit par épuiser.
Veulerie et férocité
Est-ce pour cette raison que nous restons un peu sur notre faim à l’issue du Crépuscule donné à l’Opéra Bastille ? Après un Or du Rhin de belle facture, un palier avait été franchi avec La Walkyrie qui avait révélé, outre une distribution captivante, un Orchestre de l’Opéra de Paris magnifique de couleurs et de lyrisme, et un chef inspiré en la personne de Pablo Heras-Casado. Une impression d’épanouissement musical confirmée par l’épisode suivant, Siegfried, avec une Brünnhilde (Tamara Wilson) et un Siegfried (Andreas Schager) pleins de feu, aussi puissants que nuancés, aussi endurants que généreux. Dans Le Crépuscule des dieux, face il est vrai à une œuvre plus relâchée, Pablo Heras-Casado nous séduit toujours autant par son sens de l’équilibre des pupitres, par sa manière de faire chanter la clarinette basse ou les cors, instruments chéris de Wagner, mais il nous emporte plus difficilement. Lui-même semble moins convaincu par une partition plus empilée qu’architecturée, à la différence des deux précédentes. Si l’Orchestre de l’Opéra a quelque chose d’un magnifique tapis, si les Chœurs ont la violence brute des guerriers Gibichungen, l’épopée paraît perdre un peu de son souffle.
On retrouve Tamara Wilson et Andreas Schager, toujours aussi convaincants vocalement mais eux aussi pris au piège de situations parfois mélodramatiques, voire cocasses, qui les font descendre d’un degré de leur piédestal. On retrouve aussi avec plaisir l’Alberich de Brian Mulligan, parfait de veulerie face au Hagen de Mika Kares. Ce dernier était Fafner dans L’Or du Rhin et dans Siegfried ; on entend de nouveau avec un noir plaisir sa voix des ténèbres et cette férocité dont il fait preuve avec une certaine volupté. Johannes Martin Kränzle est un Gunther plutôt pâle, un peu fatigué – mais à l’image du personnage. La Gutrune de Sinéad Campbell Wallace (qui est aussi la Troisième Norne) est elle aussi un peu effacée, et on se désole que, de tous les personnages du Ring, Gutrune et Gunther soient les seuls qui ne nous intéressent que très peu. Ève-Maud Hubeaux, qui était Fricka dans L’Or du Rhin et La Walkyrie, revient en Waltraute. Cette walkyrie dont la mission est de sauver les âmes des guerriers morts nous arrive ici en soldat blessé, devenu fou ou épileptique, mais cette poignante scène de supplication entre deux sœurs est l’un des grands moments de la soirée, tant Ève-Maud Hubeaux met d’élan et de frisson dans sa voix de mezzo relativement légère, qui contraste avec la solidité marmoréenne de Tamara Wilson. Si on ajoute que les Nornes et les Filles du Rhin sont fort bien distribuées, on comprend que, musicalement, ce Crépuscule soit servi au mieux.
Reste la mise en scène, toujours aussi indigente, qui se permet quelques rappels des épisodes précédents (les câbles de L’Or du Rhin, le cheval de bois de Brünnhilde, l’espèce de chien mécanique qu’on voit réapparaître un bref instant) et se réfugie souvent dans l’expédient de la vidéo : que signifie cette église qui subit différentes métamorphoses, devient théâtre, etc., au deuxième acte ? Et puis, Siegfried avec son seau… Dans la scène du serment qui lie ce dernier à Gunther, un renard imprimé dans la tapisserie s’anime et se met à tourner la tête vers la salle. Veut-il nous confier combien il est autant consterné que nous de voir ce qu’il voit ? Certains metteurs en scène connaissent eux aussi leurs tombées du jour.
Illustrations : Siegfried, Gutrune, Hagen, Gunther et le renard facétieux ; Waltraute et Brünnhilde. Photos Herwig Prammer/OnP
Wagner : Le Crépuscule des dieux. Avec Tamara Wilson (Brünnhilde), Andreas Schager (Siegfried), Johannes Martin Kränzle (Gunther), Sinéad Campbell Wallace (Gutrune, Troisième Norne), Mika Kares (Hagen), Brian Mulligan (Alberich), Ève-Maud Hubeaux (Waltraute), Aude Extrémo (Première Norne), Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Deuxième Norne), Margarita Polonskaya** (Woglinde), Isabel Signoret (Wellgunde), Katharina Magiera (Flosshilde). Mise en scène : Calixto Bieito ; décors : Rebecca Ringst ; costumes : Ingo Krügler ; lumières : Michael Bauer ; vidéo : Sarah Derendinger. Chœurs (dir. Ching-Lien Wu) et Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Pablo Heras-Casado.
Opéra Bastille, 8 octobre 2026. Représentations suivantes : les 11 et 18 novembre. Les quatre volets du Ring seront repris à l’occasion de deux festivals programmés 6 au 13 novembre et du 15 au 22 novembre 2026.
Ce Crépuscule des dieux sera diffusé le 14 novembre 2026 à 20h sur France Musique. Il le sera également dans le cadre du festival, en direct le 22 novembre 2026, puis en replay pendant 30 jours sur POP – Paris Opera Play.
Par ailleurs, une exposition, « La Révolution du Ring », sera visible au Palais Garnier à partir du 27 octobre 2026.



