La Walkyrie à l’Opéra Bastille le 15 novembre
Pour l’amour du chant
Une direction musicale et une distribution captivantes sauvent La Walkyrie d’une mise en scène aussi laide qu’indigente.
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- 16 novembre
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NOUS N’AVIONS PAS ÉTÉ ENTIÈREMENT CONQUIS par le travail de Pablo Heras-Casado à l’occasion de L’Or du Rhin donné en février dernier à l’Opéra Bastille. Cette fois, c’est tout autre chose : avec La Walkyrie, le chef espagnol a trouvé sa manière et, semble-t-il, a su comment maîtriser l’équilibre entre la fosse et la vaste salle de la Bastille. Tendue, lyrique, d’une grande clarté, sa direction emmène les trois actes du drame dans des tempos toujours tenus et un souci de faire chanter le cor anglais ou la clarinette basse d’une manière poignante, le tout sans jamais couvrir les chanteurs. On applaudit !
La distribution est tout aussi enthousiasmante. On retrouve les trois interprètes principaux qui avaient déjà emmené à la victoire La Walkyrie, en mai 2024, au Théâtre des Champs-Élysées, sous la direction de Yannick Nézet-Séguin. Stanislas de Barbeyrac a raison de mener sa carrière avec intelligence : lui qui fut Tamino, Max du Freischütz, Lenski, Don José (on l’attend toujours en Faust de la Damnation !), le voici devenu un ardent Siegmund, le timbre légèrement sombre, violent quand il le faut, toujours nuancé. On guette son « Winterstürme » mais sa confrontation avec Brünnhilde, au deuxième acte, est tout autant réussie. Fine musicienne elle aussi, Elza van den Heever est une Sieglinde séduisante, plus engagée qu’aux Champs-Élysées : son « Du bist der Lenz » est une merveille.
Quand Brünnhilde prend la main
On aimerait peut-être un contraste de timbres plus affirmé entre Sieglinde et Brünnhilde, mais Tamara Wilson a la puissance qui convient à ses « Hojotoho » et toute la sensibilité qui s’impose dans les longues scènes qui l’opposent à Wotan ou à Siegmund. L’art du chant wagnérien est aussi celui de l’endurance, et c’est avec bonheur que l’on voit, que l’on entend Tamara Wilson prendre peu à peu la main au fil d’un ouvrage dont elle devient le pivot, la suite du Ring nous en donnera confirmation. Ce qui n’enlève rien, évidemment, à la présence de Christopher Maltman, longtemps spécialiste de Mozart et Verdi, qui se révèle un Wotan inquiet, nerveux, sans la majesté d’artistes mythiques comme le furent un Hans Hotter ou un George London, mais habile à se servir de toutes les couleurs permises par une voix souple et relativement légère.
Günther Groissböck fait ce qu’il faut en Hunding, Ève-Maud Hubeaux (qui nous avait déjà conquis dans le rôle d’Amneris) est une Fricka élégante et tranchante, les huit walkyries forment un bel ensemble, duquel nous distinguerons Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Waltraute), qu’on espère retrouver dans Le Crépuscule des dieux.
Chevauchée d’images
Faut-il parler de la mise en scène ? Un décor post-industriel passe-partout ne suffit pas à dessiner une scénographie, surtout lorsque Calixto Bieito ne sait pas quoi faire de ses personnages : Siegmund puis Hunding apparaissent en égoutiers (à moins qu’il s’agisse d’adeptes du survivalisme), Brünnhilde sur un cheval-balai, Sieglinde et Siegmund s’étreignent avec maladresse sur un matelas crasseux, rien n’est fait pour rendre épanouie ou menaçante la belle silhouette de Fricka, Wotan répand des masques à gaz sur la scène pendant son duo final avec Brünnhilde ou, souvenir de L’Or du Rhin, s’emmêle dans des câbles électriques.
Il faut là aussi tenir la distance, or Bieito donne l’impression de meubler, quand il ne s’amuse pas à nous faire voir un petit chien téléguidé avant la chevauchée des walkyries (d’où quolibets du public), laquelle se satisfait d’une projection frénétique d’images (soldats, animaux, robots, Mickey, monstres, etc., sans oublier les inévitables villes en ruines). Et des éclairs ou des chiens qui zèbrent le décor, et toujours cette manie de nous faire voir en gros plan et en temps direct ce qui se passe sur la scène ! Dans un pareil contexte, demander à Sieglinde et Siegmund d’exprimer la souffrance et l’épuisement devient un exercice presque impossible.
L’amour est l’un des grands thèmes de la Tétralogie : à quand un metteur en scène qui aime ses personnages plutôt que de les railler ? On craint pour le Siegfried qui s’annonce à partir du 17 janvier.
Illustrations : Sieglinde (Elza van den Heever) et Siegmund (Stanislas de Barberyac) dans la détresse ; Brünnhilde (Tamara Wilson) et son fier coursier face à Fricka (Ève-Maud Hubeaux). Photos Herwig Prammer/OnP
Wagner : La Walkyrie (Die Walküre). Avec Stanislas de Barbeyrac (Siegmund), Elza van den Heever (Sieglinde), Christopher Maltman (Wotan), Tamara Wilson (Brünnhilde), Günther Groissböck (Hunding), Ève-Maud Hubeaux (Fricka), Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Waltraute), Louise Foor (Gerhilde), Laura Wilde (Ortlinde), Katharina Magiera (Schwertleite), Jessica Faselt (Helmwige), Ida Aldrian (Siegrune), Marvic Monreal (Grimgerde), Marie-Luise Dressen (Rossweisse). Mise en scène : Calixto Bieito ; décors : Rebecca Ringst ; costumes : Ingo Krügler ; lumières : Michael Bauer ; vidéo : Sarah Derendinger. Chœurs et Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Pablo Heras-Casado. Opéra Bastille, 15 novembre 2025. Prochaines représentations : 18, 21, 24, 27 et 30 novembre.
Cette Walkyrie sera diffusée le samedi 24 janvier à 20h sur France Musique.



