"L’histoire de Manon" et "Paysages intérieurs" à l’Opéra Garnier

Riche rentrée pour le Ballet de l’Opéra de Paris

Avec deux programmes très contrastés, en alternance au Palais Garnier, le ballet de l’Opéra de Paris fait une rentrée très riche.

 Riche rentrée pour le Ballet de l'Opéra de Paris

Programme fourni pour la rentrée du Ballet du Ballet de l’Opéra de Paris. Avec d’une part le ballet narratif néo-classique L’Histoire de Manon, chorégraphié par Kenneth MacMillan, et d’autre part une trilogie de pièces contemporaines intitulée Paysages intérieurs.

L’histoire de Manon : roman dansé
De même qu’on attribue à la danse de Pina Bausch le titre de « théâtre dansé », on pourrait qualifier de « roman dansé » la chorégraphie du chef d’œuvre de l’abbé Prévost, L’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut (1731), réalisée en 1974 par Kenneth MacMillan. L’artiste britannique à l’époque directeur du Royal Ballet de Londres signe dans un langage néo-classique virtuose et théâtral une vaste fresque tragi-comique, entrée au répertoire de l’Opéra de Paris en 1990 et devenue un hit pour la troupe qui la reprend cet automne pour la septième fois.

Cinématographique et fastueux avec des costumes XVIIIème, des décors et des éclairages très soignés, le spectacle en trois actes contrastés déroule sur près de trois heures (dont un entracte) le destin de la jeune et belle Manon, créature très attachante mais frivole et sans moralité. Cette fille du peuple tombe sincèrement amoureuse du Chevalier Des Grieux, étudiant désargenté d’origine noble, mais elle ne résiste pas aux attraits de la vie luxueuse que lui propose un riche financier qui en pince pour elle. Cornaquée par son frère, personnage haut en couleur avec qui elle a une relation trouble, Manon oscille entre joie de vivre débordante et moments d’abattement. Dans son sillage, Des Grieux vit une descente aux enfers qui le conduit jusqu’au vol et au meurtre, suivant Manon jusqu’en Louisane où le financier l’a fait déporter comme prostituée.

Plutôt que de chorégraphier tel quel l’opéra que Jules Massenet a tiré du roman (1884), Kenneth MacMillan a demandé à Leighton Lucas, un ancien danseur des Ballets russes, le soin d’arranger une série d’extraits de partitions du compositeur français. La musique, exécutée en live dans la fosse par l’Orchestre de l’Opéra de Paris, est donc faite d’un patchwork de 45 numéros de Massenet en phase avec le caractère dramatique ou léger des situations.

Très exigeante, la chorégraphie renouvelle les pas de deux entre les amoureux qui passent de l’extase insouciante aux accès de désespoir. Tout en contrastes, le ballet alterne séquences intimes et scènes de foule. Solos, duos ou grands ensembles ponctuent sans discontinuité le récit avec son cortège de vieux beaux, de demi-mondaines, de soldats, de vide-goussets et même de chasseurs de rats porteurs d’une cage ronde caractéristique.

N’était la séquence finale trop longue et mélo qui voit Manon s’éteindre dans les bras de son amant, le spectacle se déroule avec fluidité. Toute la troupe est requise pour incarner les quelque 80 personnages qui peuplent par moments la scène. Dans le trio d’interprètes principaux que nous avons vus le 8 octobre Amandine Albisson campe une Manon touchante, Guillaume Diop un Des Grieux un peu brutal, mais c’est Jeremy-Loup Quer qui s’avère le plus brillant dans le rôle de Lescaut, vibrionnant, hâbleur invétéré.

Paysages intérieurs : trio de ballets contemporains virtuoses
Le titre générique de Paysages intérieurs dit assez le caractère intime, voir abstrait des trois pièces de longueur variable qui s’enchaînent, signées par les plus grands chorégraphes de la danse contemporaine.

Vers un pays sage. Sur une musique jazzy au rythme effréné, composée en 1947 par John Adams, le chorégraphe Jean-Christophe Maillot rend hommage à son père, l’artiste peintre Jean Maillot. Le directeur des ballets de Monte-Carlo empreinte d’ailleurs son titre à celui de l’ultime exposition de son paternel trop tôt disparu. Avec des fonds de scène et des plateaux aux couleurs pastels et des lumières colorées, le ballet très graphique, créé en 1995, fait son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris. C’est une sorte de marathon étourdissant, un mouvement perpétuel basé sur l’énergie, la générosité, l’engagement. Pas de solos mais des duos, trios, petits et grands ensembles dans cette pièce qui n’admet aucun temps mort pendant les vingt-huit minutes d’enchaînements très tendus.

Rearray. Fidèle à lui-même, William Forsythe signe une chorégraphie très technique et épurée sur une musique pleine de suspensions de David Morrow (1952). La pièce qui était à l’origine la chorégraphie créée en 2011 pour Sylvie Guillem et Nicolas Le Riche au Sadler’s Wells Theatre de Londres est devenue un trio. Au lieu de reproduire les figures imposées du répertoire, le chorégraphe les déconstruits, les faisant éclater pour dévoiler les mouvements jusqu’alors cachés. Et montrer qu’échec et déséquilibre ont leur part dans la dynamique de la création. Dans cette pièce de 20 minutes, le trio d’interprètes virtuoses (une fille et deux garçons) réussit à maintenir un état de vibration, un moment de tremblement sans stabilité ni permanence.

Busk. Avec cette pièce dont le titre se réfère au mot anglais désignant un spectacle de rue et à l’espagnol « buscar » (chercher), la chorégraphe canadienne Aszure Barton fait une entrée fracassante à l’Opéra de Paris. Sur des musiques tsiganes ou chorales tonitruantes, elle met en valeur les potentialités des corps des danseurs dans un langage expressif virtuose, parfois proche du mime. Avec ses éclairages en noir et blanc et ses danseurs de hip hop encapuchonnés, la pièce constitue une sorte de chœur avec des solos qui se fragmentent en ensembles, chaque corps s’avérant indispensable, sans hiérarchie ni élément superflu. Une chorégraphie à l’os en quelque sorte, saisissante autant que galvanisante.

Photos Jean-louis Fernandez et Julien Benhamou

L’Histoire de Manon, jusqu’au 30 octobre.
Chorégraphie et mise en scène : Kenneth MacMillan. Arrangement et orchestration : Martin Yates. Décors et costumes : Nicholas Georgiadis. Lumières : Jacopo Pantani.

Paysages intérieurs, jusqu’au 7 novembre
Vers un pays sage. Chorégraphie, décors : Jean-Christophe Maillot. Musique : John Adams. Costumes : Jean-Christophe Maillot, Jean-Michel Lainé. Lumières : Dominique Drillot.
Rearray. Chorégraphie, scénographie et costumes : William Forsythe. Musique : David Morrow. Costumes : Dorothee Merg. Lumières : Tanja Rühl
Busk. Chorégraphie, mise en scène et arrangement musical : Aszure Barton. Musiques : V. de Moraes, August Söderman, Lev "Liova" Jourbine, Moondog, Daniel Bélanger, Camille Saint-Saëns, David Wikander. Décors et lumières : Nicole Pearce. Costumes : Michelle Jank.
Réservations www.operadeparis.fr

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de...

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