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Critiques / Opéra & Classique

Le 29ème Printemps des Arts de Monte-Carlo

par Frank Langlois

Monte-Carlo, le rocher-surprise

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En principauté de Monaco, même si les cieux sont incléments (quatre des cinq week-ends en cette année 2013), le printemps est là. Passionnant. Depuis que, en 2003, le compositeur Marc Monnet a pris les rênes du festival Printemps des arts de Monte-Carlo, chaque nouvelle édition observe singulièrement le fait musical et l’œuvre écrite. 2013 ne déroge pas à cette habitude : Marc Monnet crée une programmation comme il invente ses propres œuvres.

Sans qu’il soit possible de narrer chacun des cinq week-ends, celui des 22, 23 et 24 mars a été emblématique : l’intégrale d’un grand corpus (en l’occurrence : les quatuors à cordes de Bartók), des commandes audacieuses (Cuniot, Jodlowski, Manoury) et une « journée-surprise ».

Le vendredi 22 mars, dans la Salle Empire (un des salons de l’Hôtel de Paris) et le samedi 23 mars, dans l’Opéra Garnier (un des joyaux du Casino), résonnèrent deux « nuits des quatuors ». Les six quatuors de Béla Bartók ont été distribués à quatre formations : les quatuors Anima, Ardeo, Arditti et Parker. Dans ce beau choix qui a révélé des lectures pertinentes, les Arditti ont déparé : une âcre sonorité globale et de fréquents obstacles à l’homogénéité (notamment le premier violon qui peine à sculpter la moindre ligne mélodique) ont défiguré le Quatuor à cordes n°4.

Si le Quatuor Ardeo (français) a tissé des liens entre le jeune Bartók et le corpus haydnien, le Quatuor Anima (russe) est un exemple de ce grand standard international par lequel une robuste sonorité est cultivée. Toutefois, le plus enthousiasmant revient à l’original Quatuor Parker (USA), dont l’architecture sonore et l’organisation énergétique ne procèdent pas de l’aigu mais reposent sur ses deux cordes graves ; la pâte sonore est étonnamment dense et riche de multiples éclairages intérieurs. Sans que la sonorité ne soit jamais forcée, les échos à l’orchestre bartokien sont fréquents. En outre, ces magnifiques musiciens ont un intense sens du discours et apportent, aux Quatuors n°3 et n°5, un suspense permanent. Du grand art !

Lumineuses créations

Chaque année, le Printemps des arts de Monte-Carlo passe d’intelligentes commandes. Par intelligentes, entendons que Marc Monnet s’adresse à des compositeurs qu’une profonde inquiétude pousse à inventer de nouveaux modes d’expression et d’écriture.
Laurent Cuniot (né en 1957) a choisi un sextuor à cordes, soit un quatuor que renforcent deux cordes graves (alto et violoncelle). Sa nouvelle œuvre, Villa Adriana, se réfère au site romain que, au IIe siècle, l’empereur Adrien y édifia. En une coulée de vingt-cinq minutes, Laurent Cuniot entrelace un lyrisme dense et une architecture sonore théâtralisée, et crée de vifs contrastes de lumières, de couleurs et de dynamiques. En outre, il joue habilement avec les divisions internes de son sextuor : un ou deux trios ; un quatuor ; un quintette et toutes les recombinaisons. Complétant le Quatuor Ardeo, Christophe Desjardins (alto) et Éric-Maria Couturier ont apporté un surcroît de flamme expressive à une œuvre densément construite.

Depuis peu, Philippe Manoury s’est pris de passion pour le quatuor-à-cordes : un n°1 en 2010 ; le n°2 (avec électronique) en 2011-2011 ; et ce n°3 en 2012, ici créé par le Quatuor Arditti. Son intitulé complet importe : Melencolia (d’après Dürer) (3ème quatuor à cordes). Ainsi le compositeur s’inscrit-il dans l’immémoriale présence de la mélancolie dans notre occident depuis la Grèce antique. Dédié à Emmanuel Nuñes, Melencolia, en ses trois-quarts d’heure, se tient en équilibre, entre de puissantes tensions (de forme, de discours, de dynamiques et de timbres) et des essentialisations radicales (jusqu’au silence). Dans cette partition considérable, Philippe Manoury conduit ses auditeurs dans des univers inouïs, qui, expressivement et poétiquement, le rattachent au Wanderer romantique, ce perpétuel errant que guide son abyssale et plissée mémoire et qui, éperdu de se sentir éparpillé, tente d’extirper, du plus profond de lui-même, le vide qui le disperse. Aux usuelles sonorités du quatuor, s’ajoutent trois crotales par musicien dont l’énonciation totale est le total chromatique et qui, de l’usuel frottement des cordes, déplace la matière sonore vers l’univers résonant. Pour densément écrite et architecturée que soit Melancolia, elle s’écoute avec palpitation et laisse hébété tant les univers – sonores, poétiques et émotionnels – traversés sont une révélation permanente. *
La troisième œuvre commandée, à Pierre Jodlowski, sera présentée ci-après.

Voyage-surprise

Enfin, la journée-surprise a pleinement honoré son intitulé. Des raisons logistiques ont limité le nombre de participants à trois cents, alors que le triple de demandes n’a pu être satisfait. Un tel engouement signale l’assentiment que ce festival recueille auprès de ses publics, par ailleurs fort diversifiés. Cette journée-surprise fut une longue itinérance, mêlant moments musicaux et intensité architecturale.

Première étape, à Nice, dans l’église Sainte-Jeanne d’Arc, toute un en élégant béton et représentative de l’Art Nouveau : Diabolus in musica a donné un ardent choix de pièces empruntées au répertoire de l’École Notre-Dame de Paris, au début du XIIIe siècle. Dans ce dialogue par-dessus les siècles, une intense minéralité partagée.
Après un voyage en autocar et dans le délicieux Train des pignes (de la vénérable locomotive à vapeur) jusque dans le haut pays niçois, deuxième étape à la cathédrale d’Entrevaux : Myrrha Principiano y a joyeusement touché un orgue baroque fruité. Au menu, Cabezón, Frescobaldi, Sweelinck et autres Louis Couperin.

Enfin, dans un gymnase à Puget-Théniers, Induction, une création de Pierre Jodlowski. Dans tout son travail, ce compositeur aime à croiser les univers acoustiques et électroacoustiques et crée sons autant qu’images. L’aire du Dire, un magnifique oratorio scénique que lui commanda le Théâtre du Capitole de Toulouse et qui a été récemment publié en dvd (éOle Records), témoigne de cette dense invention. Induction offre des dimensions plus modestes : un quart-d’heure, une musique réalisée en studio, une diffusion spatialisée en quatre pistes, et un danseur qui joue avec bol métallique. À l’instar d’une musique dont chacun des éléments successifs mue lentement et modifie l’environnement où il évolue, Gaétan Morlotti (soliste aux Ballets de Monte-Carlo) conquiert l’espace de jeu quadri-frontal et en fatigue le moindre centimètre carré. Induction exhale une onirique et dense poétique de l’épuisement.

Ces trois moments variés (entre Moyen-Âge, ère baroque et création) sont à l’image de ce passionnant festival qui, de chacun de ses auditeurs, exige disponibilité, fraîcheur d’esprit et curiosité, afin d’en mieux nourrir l’imaginaire.

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