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Critiques / Opéra & Classique

Siegfried de Richard Wagner

par Frank Langlois

Un Siegfried bien raconté, vif et sensible

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Le Grand Théâtre de Genève est à mi-parcours de sa nouvelle production de L’anneau des Nibelungen de Richard Wagner. En mars 2013, le prologue : L’Or du Rhin. En novembre 2013, la première journée : La Walkyrie (en novembre 2013). Et, en janvier et février derniers, la deuxième journée : Siegfried. Avant l’ultime journée, Le crépuscule des dieux (en avril et mai) et avant que le cycle complet ne soit donné deux fois (du 13 mai au 25 mai), un regard rétrospectif s’impose sur cet Anneau genevois, notamment au travers de son Siegfried.

S’y lisent clairement les enjeux de cette production que réalisent Ingo Metzmacher (direction musicale) et Dieter Dorn (mise en scène) : plutôt que d’exposer le mystique maelstrom symbolique du maître de Bayreuth, ce tandem s’attache à proposer un récit dont la première qualité est d’avancer vivement. Avec raison.

Wagner in progress…

Au regard de la cohérence attendue de toute grande œuvre, Siegfried marque une petite faiblesse dans L’anneau des Nibelungen. Tout d’abord, une rupture de style s’y entend : en 1856, Wagner s’arrêta au milieu du deuxième acte et ne s’y remit qu’en 1869 pour l’achever deux ans plus tard. Entre ces deux moments compositionnels, le doute (L’anneau des Nibelungen allait-il être un jour créé ?) et, surtout, Tristan et Isolde, où Wagner allait accomplir son art : l’orchestre est devenu un véritable personnage scénique ; la polyphonie s’est considérablement densifiée et les symboles, musicaux et dramaturgiques s’entrelacent désormais à la perfection.

Outre des faits spectaculaires (Siegfried forge l’épée victorieuse et tue le dragon qui garde l’or du Rhin), le livret offre un aspect sensationnel : Siegfried s’auto-initie. Autrement dit, lui qui est né dans la forêt, qui est doublement orphelin et qui ne sait strictement rien, découvrira, par lui-même et petit-à-petit, son nom, qui il est, qui est sa mère et quelle sa mission. Le prodige est que, à mesure qu’il entre dans sa propre mémoire, Siegfried s’approche de sa mort. Autre aspect étonnant, les parcours de Wotan (le patron des dieux) et de Siegfried se croisent : descendant vers la vie ordinaire pour le premier, et ascendant vers la gloire pour le second ; d’un nommé vers le pseudonyme pour le premier (il devient un simple Wanderer, c’est-à-dire un errant), et d’un anonyme vers son véritable nom (Siegfried) pour le deuxième. Certes Siegfried incarne l’espoir et la jeunesse héroïque mais il traîne un lourd boulet au pied : il est brutal, cruel (il tue, sèchement et négligemment, son tuteur, Mime) et un peu bête.

Indiscutablement, la tenue du récit s’en ressent et les stratégies wagnériennes pour ses quatre livrets se muent d’emblée en un grand récit mythique faiblissent. Heureusement, l’ultime opéra, Le crépuscule des dieux, compensera, largement, cette petite baisse de régime.

… une modestie scénique assumée

Pour le metteur en scène, Siegfried est un défi : que faire d’une narration heurtée et éparpillée ? Volontairement, Jürgen Rose a délaissé une cohérence globale et a invité le spectateur à faire comme lui : avancer, pas à pas et démêler un écheveau dramaturgique. Deux décors y participent. D’abord, l’atelier du forgeron Mime (il surgit du dessous de scène), derrière lequel se trouve un organisme vivant, mi-animal (le dragon Fafner) mi-végétal (ces plantes luxuriantes que la science-fiction invente depuis longtemps). Puis, le retour d’un décor déjà vu : un monticule de blocs minéraux, taillés au carré, comme s’il résultait d’un soulèvement tellurique, sur lequel Brünnhilde est endormie et où, vainqueur du feu qui l’entoure, Siegfried l’éveille à une vie terrestre et humaine.

La direction d’acteurs se fait plus précise encore que dans les deux premiers opéras ; elle limite la violence explicite à quelques brefs mais intenses moments et s’attache à cerner les cohérences de chaque instant. Une fois le rideau final tombé, le spectateur mesure l’importance et, surtout, la continuité de ce travail théâtral efficace, modeste en ses ambitions affichées mais sérieusement attentif aux textes (l’écrit comme le musical). Jürgen Rose ne cherche pas à se montrer plus malin que l’œuvre : il assume volontiers certains lieux communs (Wotan borgne ; la forge de Mime ; l’épée Notung ; le rideau de feu qui cerne le rocher où Brünnhilde dort. Mieux, il réalise d’élégants simulacres : le cheval Grane, soit une maquette (faite d’anneaux de métal), déjà vue dans La Walkyrie, et que deux manipulateurs font voler dans les airs ; et le dragon Fafner,

...une direction musicale vive

Avec ce Siegfried, il se confirme qu’Ingo Metzmacher est le chef idoine pour cette production : tout comme Jürgen Rose néglige les usuelles mânes de la mythologie wagnérienne, peu lui chaut de se frayer un chemin dans le prétendu style musical wagnérien. Ainsi que, dans les répertoires modernes et contemporains où il développe des compétences reconnues, il rend ici compte d’écritures singulières et lit Wagner dans des enjeux – de pensée et d’action – d’aujourd’hui : timbres, temps musicaux, espaces dramaturgiques, lyrisme, principes de narration et d’abstraction, expression intime ou extime, etc. Globalement, les tempi sont vifs et palpitants, comme il se doit dans un récit où l’épique a sa part. Des leitmotivs wagnériens, Ingo Metzmacher ne fait pas un culte et leur accorde la place d’un élément thématique parmi tant d’autres. À l’orchestre, il donne le rôle d’un véritable personnage, tantôt dans la lumière, tantôt en dialogue avec les solistes vocaux. Indiscutablement, du très beau travail. D’autant que l’Orchestre de la Suisse Romande a répondu à toutes les sollicitations de dynamique, de timbre et de ductilité.

...un plateau vocal solide et homogène

Par rapport aux deux épisodes précédents, l’équipe vocale a gagné un supplément de solidité et d’homogénéité. Dans tout cet Anneau, les premiers ténors (les rôles de Siegmund dans La Walkyrie et, ici, de Siegfried) se caractérisent moins par leur vaillance (mais, pour être précis, rares sont les chanteurs actuels à être de ce calibre) que par leur profond art du lied, par leur cantabile moiré et par leur humanité théâtrale, bref l’art du Kammersinger (chanteur en musique de chambre). Dans le rôle-titre, John Daszak a été convaincant : lyrique au début de la représentation puis, petit-à-petit, densifiant son timbre et son expression. Un seul aspect lui a échappé (mais n’est-ce pas plutôt un éloge ?) : il peine à peindre un Siegfried brut de décoffrage. Dans le sillage de La Walkyrie, Petra Lang est une Brünnhilde évidente ; elle en possède la longue – et toujours dominée – tessiture et en cerne toutes les facettes dramatiques. Comment ne pas être impatient de découvrir ce qu’elle fera dans Le crépuscule des dieux !
Autre roc de cette distribution : la paire de basses Tómas Tómasson (Der Wanderer, c’est-à-dire : Wotan) et John Lundgren frappe par son équilibre (deux fauves en lutte) et par sa grande densité, vocale comme théâtrale. À signaler et à suivre : Regula Mühlemann (L’oiseau de la forêt) dont la prestation, pourtant brève, est limpide.

Cet intelligent Siegfried sera redonné deux fois en mai, lors des deux cycles complets de L’Anneau du Nibelungen.

Siegfried de Richard Wagner, livret de Richard Wagner. Orchestre de la Suisse Romande, direction Ingo Metzmacher. Mise en scène Dieter Dorn, décors et costumes Jürgen Rose, dramaturgie Hans-Joachim Ruckhäberle, lumières Tobias Löffler. Avec John Daszak, Petra Lang, Tómas Tómasson, John Lundgren, Andreas Conrad, Steven Humes, Maria Radner, Regula Mühlemann.

Genève – Grand Théâtre, les 16 et 23 mai 2014 à 18h.

+33 (0)5 61 63 13 13 www.geneveopera.ch.

photos : Carole Parodi

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