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Critiques / Opéra & Classique

DELUSION OF THE FURY de Harry Partch

par Frank Langlois

Un opéra de la Beat Generation

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Le Grand Théâtre de Genève et Archipel (le festival genevois de musique contemporaine) se sont associés pour accueillir une rareté, que la France continue d’ignorer. Composé entre 1966 et 1969, l’opéra Delusion of the Fury de Harry Partch rassemble une lutherie totalement originale, deux contes magiques (un japonais puis un africain) et une musique entre transe et ironie. Avec son époustouflante mise-en-scène, Heiner Goebbels vampirise cette œuvre et couronne l’exemplaire rétrospective de son œuvre que, tout au long de mars, à Lyon, le festival biennal Musiques en scène a proposé.

Harry Partch (1901-1976) appartient aux toutes premières générations de compositeurs « born in the USA ». Loin d’être une cohorte homogène, ces derniers se partagent en deux camps. Ceux qui ont étudié dans le système académique (les professeurs européens y dominaient), tels Barber, Bernstein ou Copland. Et ceux ont été autodidactes ou se sont tenus en marge des institutions étasuniennes, comme Cage, Feldmann, Ives, Nancarrow et Harry Partch.

Un singulier théâtre musical

Créé en 1969 à l’Université de Los Angeles, Delusion of the Fury est un opéra (presque) sans texte mais avec un fil narratif. Harry Partch le présente ainsi : « Basé sur un récit japonais datant du XIe siècle, le premier acte est profondément sérieux. Le deuxième acte, basé sur un conte africain qui doit être considéré comme une histoire populaire puisqu’on n’en connaît pas l’auteur, est hautement grotesque. Ainsi, selon la tradition antique, une pièce sérieuse suivie d’une farce forment une seule soirée de théâtre. »

Au travers de sa référence à l’antiquité grecque, Partch exprime les deux obsessions qui traversent son œuvre. Retrouver l’être humain originel (dans son sillon libertaire, il crée un joyeux polythéisme et un syncrétisme philosophique). Et découvrir comment la musique sonnait à l’aube des peuples. Pour ce faire, il bouscula la musique savante occidentale (l’octave est divisée en 43 micro-intervalles, au lieu des 12 usuels demi-tons) et s’inventa un simulacre de musique ethnique dont il conçut et réalisa la lutherie ; au premier coup d’œil, celle-ci est une fantasmagorie sur l’instrumentarium au temps la préhistoire. Peut-être André Franquin s’en inspira-t-il lorsqu’il mit un gaffophone dans les mains de son admirable Gaston Lagaffe…
De cet instrumentarium (son unique version est conservé dans le New Jersey), une copie a été faite pour la reprise de ce Delusion of the Fury. Sonnent donc des grands claviers en bois ou en métal (tels des xylophones et des vibraphones étendus), une variété de cloches (notamment un grand carillon) et diverses flûtes de type ethnique (entre autres, une flûte double) ; et, seuls vestiges empruntés à la modernité, des façons d’orgue ou harmonium. Un point unit ces instruments : les faire sonner exige d’importantes énergies et mobilise tout le corps de l’instrumentiste, lequel produit alors une sorte de chorégraphie digne de cérémonies vaudoues.

Quant à la partition proprement-dite, ses premières minutes montrent que Harry Partch a été frappé par Le sacre du printemps : de multiples et reconnaissables scansions rythmiques ne le dissimulent pas et créent une roborative transe. Si ce matériau instrumental évolue assez peu (il est proche de lasser, tant le langage musical se tient dans un éventail étroit), l’écriture vocale intéresse. L’absence de véritable texte (dix mots dans le premier acte, une quarantaine dans le second) conduit Partch à créer une vocalité où une expressivité maximale est requise et où sa quête des sociétés originelles grouille de sa subjectivité. Au moment où, aux USA, éclataient les manifestations contre les ségrégations raciales et contre la guerre au Vietnam, Delusion of the Fury apparaît comme un compagnon de route de la beat generation et du mouvement hippie. Sa reprise en 2014, au moment où les contestations politiques radicales sont, ou absentes (aux USA), ou peu entendues (en Europe), sonne singulièrement, entre « hors d’âge » et nécessité.

Une réalisation scénique et musicale idéale

Dans sa mise-en-scène, Heiner Goebbels a nettement penché vers cette nécessité. Tout au long du mois de mars, il n’a pas quitté le Rhône. En effet, à Lyon, la biennale Musiques en scène a réalisé une considérable rétrospective de ses œuvres : quatre spectacles (I went to the house but I did not enter ; Chants des guerres que j’ai vues ; Stifters Dinge ; Max Black) ; trois concerts ; une installation plastique et musicale ; et un lumineux séminaire destiné à des étudiants de grandes écoles du spectacle vivant. Outre la remarquable organisation de ces manifestations, la cohérence et la puissance de cet univers a frappé, où (phénomène presque unique en Europe), écriture plastique, scénique et musicale sont enchâssés et portés à une identique altitude de compétences. Pour exprimer sa poétique où s’entrelacent mélancolie, espace-temps mallarméen et ironie, Heiner Goebbels traque les stimuli visuels et sonores, non après la perception mais avant que le corps humain ne les « machine » et enjoint à ses spectateurs d’être les coauteurs de ses œuvres, notamment en évitant que le spectateur ne s’identifie aux acteurs-chanteurs.

D’ordinaire, Heiner Goebbels agit comme Joël Pommerat : il ne monte que ses propres œuvres. Tout comme ce dernier a fait une récente exception (Une année sans été de Catherine Anne), Heiner Goebbels désirait, de longue passion, monter ce Delusion of the Fury de Harry Partch. C’est peu de dire qu’il en a compris – et magnifié – les ambitions. Il a conçu une scénographie – une esquisse de jardin japonais où serpente un cours d’eau – au milieu de laquelle l’instrumentarium démesuré et foisonnant apparaît comme une forêt sauvage ; s’y ajoutent de hauts réverbères que leur piètement massif et sporadiquement oscillant mue en de hautes lampes de chevet (à moins qu’il ne s’agisse de champignons psychédéliques). Drôle et émouvant, ce dispositif a fonctionné à merveille ; les instrumentistes et les chanteurs y ont évolué selon des schémas limpides et organisés, comme dans une fourmilière.

Un plateau vocal solide et homogène

Avec des interprètes aussi engagés, Heiner Goebbels ne courait aucun risque. Coproducteur avec le festival Ruhrtriennale, le Holland Festival et le Lincoln Center Festival, l’ensemble musikFabrik (sans chef d’orchestre !) a époustouflé. De ces vingt-sept instruments conçus pour leur beauté sonore et visuelle et pour leur finalité magique, ce collectif s’est saisi à bras-le-corps. Leur engagement sans faille, le talentueux plateau vocal et la vision de Heiner Goebbels ont magnifié ce que Delusion of the Fury a d’ahurissant, en ont estompé les faiblesses compositionnelles et lui ont apporté un poids mélancolique auquel Harry Partch n’avait peut-être pas songé.


Delusion of the Fury de Harry Partch. musikFabrik. Mise en scène Heiner Goebbels, décors et lumières Klaus Grünberg, costumes Florence von Gerkan. Avec Alban Wesly, Bruce Collings, Carl Rosman, Marco Blaauw, Christine Chapman, Axel Porath, Melvyn Poore, Rie Watanabe et musikFabrik.

Genève – Bâtiment des Forces Motrices, les 28 et 29 mars
+33 (0)5 61 63 13 13 www.geneveopera.ch.

photos : Wonge Bergmann/Rhurtriennale 2013

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