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Critiques / Théâtre

La Peau de chagrin

par Stéphane Bugat

Balzac à la sauce techno

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Si vous êtes féru d’atmosphère balzacienne, attendez-vous à être dérouté. En adaptant ce roman quelque peu étrange de l’illustre Honoré, Dominique Pitoiset, le directeur du Théâtre national de Bordeaux Aquitaine, a certes pris le parti de se montrer fidèle au texte lui-même. Il dit même ne pas en avoir changé une ligne, ce dont on lui fait volontiers crédit. Et on ne lui tiendra certainement pas rigueur d’avoir ajouté un passage de La Comédie humaine, celui dans lequel l’auteur résume avec une sévérité lucide tout le mal qu’il faut penser de la presse et des journalistes. Force est de reconnaître que le propos a conservé toute sa pertinence et son actualité.

Une issue forcément fatale

Voici donc ce récit étrange et métaphorique : Raphaël, un jeune homme en proie à un profond désespoir existentiel, s’apprête à commettre l’irréparable lorsqu’il reçoit la visite d’un personnage aussi disert qu’inquiétant. Celui-ci lui laisse une mystérieuse peau de chagrin qui, dit-il, a le pouvoir de satisfaire tous ses désirs, même les plus conséquents, même les plus dissimulés. Il y a cependant un prix à payer. Chaque fois que l’objet fera son office, il se réduira jusqu’à disparaître complètement, ce qui signifiera alors pour le jeune homme la mort inévitable. En bonne logique, une telle issue ne devrait pas troubler un candidat au suicide. Sauf que le comportement humain n’a que faire de la logique. Après avoir usé des pouvoirs improbables de sa peau de chagrin, Raphaël est pris d’un violent sentiment de panique à la perspective de cette mort annoncée et, du coup, accorde bien peu d’importance à la possibilité de voir satisfaire ses moindres caprices ou encore d’aider ses proches. Il s’enferme pour se couper du monde et n’être ainsi accessible à aucune sollicitation. Le subterfuge, on le devine, est sans effet et l’issue fatale.

Une pertinence et une acuité toujours actuelles

Cette fable est évidemment une morale éloquente, sur l’aveuglement des hommes face aux satisfactions matérielles et sur nos mécanismes sociaux qui font plus de cas du consommateur que de l’être. Et, assurément, ce qu’écrivait Balzac au XIXe siècle a conservé toute sa pertinence et son acuité, de nos jours. On conçoit donc aisément qu’en portant ce texte à la scène, Pitoiset ne s’impose pas la reconstitution d’une atmosphère strictement balzacienne. En fait, son appropriation du texte est beaucoup plus brutale. Le plateau a la forme d’une boîte contenant une sorte de vaste loft nu et glacial. Un panneau s’ouvre parfois, en fond de scène, laissant entrevoir un canapé aux couleurs criardes, comme extrait d’un décor orgiaque. Évoluant dans cet espace, qui a tout du no man’s land, les comédiens, tous vêtus de noir et blanc, à l’exception de l’unique interprète féminine, ont aussi le visage recouvert de masques en latex, ce qui leur permet d’assurer plusieurs rôles mais tend aussi à dépersonnaliser leur prestation. Ils ont ainsi tendance à scander le texte, parfois même à brailler, utilisant parfois des micros qui renforcent l’effet d’assourdissement.

Oreilles fragiles, s’abstenir

Et puis, il y a la musique, omniprésente et écrasante entre chaque séquence. Le top du top de la techno, concocté par des DJ de Turin et d’Amsterdam. Oreilles fragiles s’abstenir. Faut-il voir là l’esquisse d’un opéra furieusement contemporain ? On a surtout l’impression que Pitoiset fait le grand écart entre la référence balzacienne et la supposée modernité du night-clubing mondain de ce début de XXIe siècle. La performance esthétique est d’autant moins convaincante que l’on perçoit mal le propos qui la fonde. "J’aime mettre des humains dans un univers clos, un peu comme des cafards ou des araignées, et étudier la nature du conflit ou des désirs générés par la situation", explique Pitoiset. Et d’ajouter : "C’est mon côté entomologiste ! Pour La Peau de chagrin, j’imagine un loft, une sorte de cérémonie funèbre dans un loft." Serait-ce donc la clé qui nous manque ? Là ou Balzac propose une fable sociale, "l’entomologiste" Pitoiset montre les humains comme "des cafards ou des araignées". Si tel est le cas, on fera tout de même observer que réduire la perspective balzacienne à la souveraine détestation du genre humain n’est pas forcément un progrès marquant, ni une nécessité absolue.

La Peau de chagrin, d’Honoré de Balzac, adaptation et mise en scène de Dominique Pitoiset, avec Vincent Aubert, Bernard Escalon, Nadia Fabrizio, Jean-Charles Fontana, Laurent Rogero, Nicolas Rossier, Gilbert Tiberghien et Pascal Vanson. Créé au Théâtre National de Bordeaux Aquitaine. Du 3 au 20 février au Théâtre Les Gémeaux de Sceaux. Tél : 01 46 61 36 67.

Photo : Frédéric Desmesure

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