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Critiques / Théâtre

Hedda Gabler

par Stéphane Bugat

Quand la gravité cède au ridicule

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Ce n’est pas une mise en scène, c’est une caricature. Avec une application surprenante et une audace probablement involontaire, Eric Lacascade, par ailleurs directeur de la Comédie de Caen, concentre là tous les travers et les dérives de la brochette de nantis qui ont fait main basse sur le théâtre public, héritiers abusifs des pionniers qui avaient d’autres ambitions que d’utiliser les largesses de la collectivité pour conforter leur propre gloriole. C’est aussi le produit douteux d’une pure démarche marketing consistant à produire un spectacle en répondant d’abord aux caprices d’une supposée "star", afin de bénéficier des effets d’un système construit sur la connivence, auxquels les médias les plus prestigieux ne sont certes pas étrangers. On est assurément en droit d’attendre plus d’exigences d’un théâtre national comme l’Odéon. Pour autant, le procédé mérite qu’on s’y attarde tant il révèle de suffisance chez ses maîtres d’œuvre et tant il représente d’accablement pour les spectateurs.

Transformer un drame bourgeois en tragédie pur sucre

Première étape, choisir l’œuvre emblématique d’un auteur de référence et ne pas hésiter à la triturer à sa guise. Henrik Ibsen a ainsi écrit Hedda Gabler, une pièce qui représente, à certains égards, la quintessence du drame bourgeois. Une œuvre forte et intense. Qu’à cela ne tienne. Lacascade se saisit de son stylo et de sa paire de ciseaux et charcute allègrement le texte. Et lui qui ne parle ni ne lit probablement pas un traître mot de norvégien, signe sans sourciller "l’adaptation", faisant ainsi peu de cas de ceux qui ont pris la peine de traduire et d’adapter effectivement la pièce. Que diantre, ne prétend-t-il pas d’un coup d’un seul transformer le drame bourgeois en question, en tragédie pur sucre. Et pour ceux qui s’interrogeraient sur le sens d’un tel virage, il prend appui, dans le dossier de presse, sur une phrase de son excellent confrère Alain Françon : "le drame bourgeois relève de la conversation au présent alors que la tragédie se tient dans l’ombre portée d’une sorte de pur passé". Ah bon !

Des personnages perdus dans un improbable loft bobo

L’auteur place ses personnages, à dessein, dans le cadre d’un appartement traditionnel, confortable mais étriqué. Avec Lacascade, ils se retrouvent perdus dans une espèce d’improbable loft bobo, meublé de canapés design et de tables en verre. Allez savoir pourquoi. Mais le pire est à venir. Car cette manie du contre-pied s’applique avec un systématisme encore plus évident pour le choix des interprètes et surtout la manière dont ils sont dirigés. La première scène met face à face Jörgen (Pascal Bongard), le mari d’Hedda, et sa tante Julie. Le rôle de cette dernière est confié à une comédienne italienne (avec accent en prime) bien plus jeune que son personnage. Et tous deux ne sont pas vraiment face à face puisque c’est frontalement au public qu’ils échangent l’essentiel de leurs répliques, comme indifférents, avec le phrasé niaiseux qui fait florès dans les mauvaises sitcoms. Le ton est donné.

Isabelle Huppert dans un numéro de femme vieillissante

Autre étrangeté, la manière dont on a affublé Norah Krief, à qui revient le rôle de Madame Elvsted. Une robe taillée en sac de pommes de terre, comme pour lui donner une allure difforme. On n’est que plus étonné du brio avec lequel Jean-Marie Winling (le conseiller Brack) échappe seul au naufrage. Il est vrai que tout cela n’a guère d’importance car la curiosité du public et des médias est ici polarisée sur la prestation de la tête d’affiche, Isabelle Huppert. Celle-ci nous a habitué, tout au long de sa carrière, à dupliquer inlassablement un personnage, qui lui colle à la peau, de jeune fille acariâtre et perverse. Eh bien cette fois - évolution marquante - c’est un numéro de femme vieillissante, toujours acariâtre et perverse, qu’elle nous inflige. En revanche, nulle trace d’émotion. Pas d’avantage d’efforts pour être audible au-delà du cinquième rang.

Caprice grotesque et pathétique

On aimerait tout de même savoir ce qu’il y a là de commun avec la fille du Général Gabler qui se fait un devoir de dissimuler son mal-être et dont la brutalité est d’autant plus flagrante qu’elle est tout en retenue. Ainsi, son suicide final, qui est pour elle le plus sûr moyen de faire exploser les conventions sociales qui l’écrasent, est aux antipodes de ce caprice grotesque et pathétique, concocté par le duo Huppert/Lacascade. Jean-Pierre Miquel avait signé une mise en scène impeccable d’Hedda Gabler en 2002, à la Comédie Française. Logiquement, il avait d’ailleurs tenu à la présenter dans le cadre plus intimiste du Vieux Colombier. "Cette pièce est d’abord d’une précision remarquable, disait-il. Un dialogue bref, rapide. Rien ne dépasse, ni récit ni soliloque." Hedda Gabler, sous la coupe d’Eric Lacascade, c’est exactement le contraire. Des phrases qui se perdent, une accumulation de pauses et de poses, ce qui explique que la punition s’étire sur près de trois heures. Voilà comment la gravité cède au ridicule.

Prétention et vacuité du propos

On doit évidemment concéder à un metteur en scène le droit de prendre bien des libertés avec une œuvre. Encore lui faut-il ne pas oublier que le contre-sens ne suffit pas à donner du sens. Au théâtre, l’exercice de style, surtout lorsqu’il s’avère aussi emphatique et hasardeux, suffit rarement à masquer la prétention et la vacuité du propos. Le plus troublant, c’est que dans le climat de complaisance qui pèse sur le théâtre public, personne n’ait songé à rappeler ces principes de bon sens et cette éthique élémentaire au forcément génial Eric Lacascade.

Hedda Gabler, de Henrik Ibsen, mise en scène d’Eric Lacascade. Avec Isabelle Huppert, Pascal Bongard, Elisabetta Pogliani, Jean-Marie Winling, Christophe Grégoire, Norah Krief. Odéon - Théâtre de l’Europe, Aux Ateliers Berthier. Tél. : 01 44 85 40 40.

Photo : Pascal Victor

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