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Critiques / Théâtre

Enfance de Nathalie Sarraute

par Gilles Costaz

L’âge de la lucidité

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- Alors, tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d’enfance ?
- Je suis incapable de faire mon autobiographie, répond la narratrice qui se lance malgré tout dans le récit de sa petite enfance. Le texte est d’une grande simplicité dans la pureté de son langage. A un moment, l’enfant Nathalie Sarraute dit qu’elle va se libérer de certains mots qui l’emprisonnent : c’est du pur Sarraute. Mais, tout au long de ce parcours opéré dans un passé peu enfoui, à portée de plume, l’auteur ne cherche à opérer aucune révolution de l’analyse ou du récit, elle se remémore avec simplicité les années de ses 8-13 ans en suggérant seulement ce dont elle a souffert. Elle a été doublement déplacée, doublement exilée : elle a quitté sa mère pour son père et sa nouvelle amie, elle est passée de la Russie au quatorzième arrondissement de Paris. Sa mère vient la voir une fois mais l’enfant découvre que celle-ci n’a qu’une fausse affection pour elle et elle a compris plus tôt qu’au contraire, son père, peu démonstratif, l’aime beaucoup. Elle remarque aussi le moment où elle sort de l’enfance : lorsqu’elle prend le tramway pour une autre école, enfin seule et presque maîtresse de sa vie et de sa pensée.
-  Martine Pascal a déjà interprété ce texte à deux reprises, ce spectacle étant l’aboutissement d’une deuxième version à laquelle avaient travaillé, pour l’établissement du texte, Michel Cournot, et, pour la voix off à laquelle l’actrice répond régulièrement, Gisèle Casadesus. C’était très beau au cours des premières étapes mais ce l’est sans doute encore plus aujourd’hui. Accompagnée de son metteur en Michel Ouimet – qui place quelques références à l’enfance (un bureau d’enfant, un cahier de notes) -, Martine Pascal donne au texte un éclat plus lumineux, invente une profération douce qui est toute pudeur et toute mise sous le boisseau d’une série d’émotions vives derrière le glacis du temps. Où est l’enfance, où est l’âge mûr ? Les deux se rejoignent et se font face mystérieusement dans l’exploration d’une mémoire où ces souvenirs-là se sont inscrits à jamais tandis que d’autres années de l’enfance et de l’adolescence ne laissaient que des traces effaçables. Bien qu’on puisse seulement souhaiter que la lumière des projecteurs soit un peu rehaussée (le clair-obscur est très nocturne), tout ici approche de la perfection. Par sa présence et sa voix aux inflexions secrètes Martine Pascal déroule une œuvre comme si elle était à la fois un précieux parchemin de notre littérature et les mots bruts que l’enfant se dit à lui-même avec une implacable lucidité.
- 
Enfance de Nathalie Sarraute, montage de Michel Cournot et Martine Pascal, mise en scène de Michel Ouimet, lumières de Stéphane Deschamps, avec Martine Pascal et la voix de Gisèle Casadesus. Théâtre de l’Atalante, tél. : 01 46 06 11 90, jusqu’au 23 janvier. (Durée : 1 h 05).

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