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Critiques / Rue & Cirque

Ellipse par le Cirque national Gruss

par Gilles Costaz

Déclaration d’amour au septième art

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On se souvient de la fin du film de Giuseppe Tornatore, Cinema Paradiso : le héros découvrait un montage de courtes scènes coupées dans des films totalement différents. Ellipse, le nouveau spectacle du cirque Gruss, c’est un peu ça. Il ne se compose pas de séquences jugées offensantes pour la pudeur comme dans le film italien, mais de tableaux qui disent leur amour pour le cinéma. Comme chaque année, les Gruss potassent autour d’un thème. Cet été, ils ont pensé au cinéma, reprenant un sujet qu’Alexis Gruss avait traité il y a des années. Quoi de plus normal ? Le cirque et le music-hall ont donné leurs meilleurs artistes au cinéma naissant : Buster Keaton, Charlie Chaplin. Le cirque a inspiré des montagnes de films. Quoi de plus difficile aussi ! Ces arts sont frères, mais ils ont chacun leur langage. Attention à ne pas être dans le chromo, le cliché, le stéréotype !

D’un langage à l’autre

Le nouveau spectacle, le trente-neuvième de l’histoire de Gruss, parrainé cette année par Patrice Leconte, nous rejoue certaines scènes de certains grands films : Cléopâtre, Butch Cassidy et le Kid, Zorro, Black Swann, Le Grand Bleu, Le Seigneur des anneaux, Le Parrain, Matrix, Dracula… C’est une continuelle déclaration d’amour au septième art. Mais, s’il ne s’agissait que de pantomimes saluant sans invention de grandes émotions sur pellicule, ce ne serait, au pire, que de l’imitation ou, au mieux, de la pédagogie. Mais les Gruss, avec Alexis à leur tête et Stephan en chef d’orchestre sans baguette, cherchent la difficulté en la cachant, car tout doit paraître couler de source. Ils évoquent des films, s’appuient sur leurs musiques (capitale, la musique, ici ! ) mais passent de l’autre côté du miroir. Il y a bien un écran, incroyable, circulaire, sur lequel défilent souvent des images faites par les Gruss en leur domaine vauclusien de Piolenc. Mais la vérité, le concret, le substantiel, c’est la piste. Et, sur le cercle de sable, les artistes pastichent en riant, transposent, brodent, se libèrent, transcodent, saluent des modèles en bondissant au sol ou dans les airs, prennent des risques de saltimbanques là où l’image a cessé d’en prendre. « Au théâtre, on joue. Au cinéma, on est joué », disait Jouvet. Au cirque, aussi, tout se fait et se paye au présent. Là, à chaque séance, toute cette bande turbulente n’imite pas mais retraduit, part de points de départ filmiques pour arriver à du spectacle circassien.

Passation et ouverture

Le nouveau programme est un peu celui de la passation. Derrière Stephan Gruss dont l’élégance et les dons multiples ont fait entrer les Gruss dans une nouvelle ère, Les nouvelles générations s’emparent d’une partie du pouvoir. Maud Florees-Gruss, la fille rebelle revenue dans sa tribu, présente son numéro de dressage (formidable danse de noirs frisons) avant celui de son père Alexis. Firmin propose un touchant tableau inédit avec l’éléphante Syndha, laquelle joue avec un petit cheval falabella, en référence à Itinéraire d’un enfant gâté (un extrait du film de Claude Lelouch permet de revoir la famille Gruss en 1988). Les jumeaux Alexandre et Charles, fils de Stéphane, sont de plus en plus étourdissants dans les voltiges et le jonglage debout sur leurs chevaux, sous l’appellation du Seigneur des anneaux. Mais ce sang neuf avait déjà sa place l’an dernier. Ce sont surtout les conjoints qui viennent égaler les tenants de la dynastie : Nathalie Gruss, épouse de Stéphane, extraordinaire contorsionniste, et Tony Florees, époux de Maud, qui se révèle un roi du jonglage dans l’hommage à Matrix. D’autres personnalités, venant parfois d’un autre milieu que le cirque, s’ingèrent dans cette affiche familiale et conjugale : l’excellent clown Francesco Fratellini, la chanteuse France Maisonneuve, de vrais danseurs et danseuses qui apportent beaucoup au duo humano-équestre de Black Swan (avec Alexis) et au majestueux final qui retrouve le climat et le glamour des comédies musicales de la grande époque américaine.

Alexis reste le maître

Cependant, tandis qu’on garde un œil sur la future génération, avec les petits déjà présents (Louis, Joseph), l’on reste impressionné par les fondateurs. Gipsy apparaît beaucoup moins qu’autrefois, mais elle reste une fort belle écuyère dans les séquences inspirées par Cléopâtre et Havana. Alexis Gruss, lui, ne lâche les rênes qu’à demi, en tenant en grand maître celles qu’il a encore entre les mains. Dès qu’il met en place ses chevaux dans la ronde qu’il a imaginée comme un miroir équestre de The Artist, une grâce absolue surgit. Tout est amené dans une légèreté royale. Et composé avec la maîtrise d’un peintre de la Renaissance !
Sous d’autres chapiteaux ou dans des temples en béton, un nouveau cirque commercial mise tout sur l’exploit, le frisson, les effets techniques. Chez Gruss, les exploits et les frissons sont là. Mais la présence humaine domine, vous enveloppe. Elle vous rend amoureux de la cavalière disparaissant dans la nuit ou du clown qui a fait semblant de rater ses numéros. Le spectateur est ébloui sans être matraqué, emmené ailleurs et non point mis au tapis. Ce type de cirque traversé de poésie – unique en France, maintenant que les autres chapiteaux familiaux ont pratiquement tous disparu - rend le spectateur poète. Après chaque représentation, mille poètes sortent de la toile de cirque !

Ellipse par le Cirque national Gruss, direction d’Alexis Gruss, mise en scène de Stephan Gruss, chorégraphie de Sandrine Diard, costumes de Bruno Fatalot, lumières d’Arthur Oudin et Antony Etienne, effets spéciaux de Sébastien Mutel, musique sous la direction de Sylvain Roland, images de Karim El Dib, autres artistes en piste que ceux mentionnés dans l’article : Sarah Florees, Mickaël Fleury, Marie Zawada, Jérémy Legrand, Mathilde Françoise. Cirque Gruss Porte de Passy Bois de Boulogne Paris 16e. Tél. : 01 45 01 71 26. Mercredi, dimanche 15 h, samedi 15 h et 20 h, tous les jours à 15 h pendant les vacances scolaires, jusqu’au 17 mars.

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