Andromaque de Jean Racine ou l’exigence absolue et exclusive de valeurs irréalisables

Un Racine transcodé

Andromaque de Jean Racine ou l'exigence absolue et exclusive de valeurs irréalisables

Pourquoi monter aujourd’hui des tragédies antiques ? Il est assez courant que le théâtre actuel remette en scène les auteurs grecs ou latins d’autrefois, voire les auteurs français du XVIIe siècle, avec, en arrière pensée, l’idée que ce qu’on y raconte est assez similaire à ce qui se passe actuellement dans notre monde.

En prologue à cette représentation-ci, une comédienne, habillée comme n’importe quel citoyen contemporain, énonce un certain nombre de faits liés à ce qui va se dérouler sur scène. Entre autres qu’il n’y aura nuls effets spéciaux, pas d’éclairages complexes, pas d’actualisation, pas de bande son et oubli total du quatrième mur censé séparer interprètes et public.

En guise de décor, des panneaux géométriques en bois de chaque côté d’une ouverture centrale. Dès l’entrée des protagonistes de l’acte 1, surprise ! Oreste et Pylade sont en costumes minimalistes, à la fois épurés et baroques, stylisés et quasi clownesques. Leur gestuelle et leurs attitudes corporelles sont tout sauf naturelles, manifestement codées, sans qu’on puisse vraiment savoir s’il s’agit de mouvements empruntés aux comédiens du siècle de Louis XIV, à certaines fresques antiques voire à des chorégraphies nouvelles. Les personnages des scènes suivantes agiront de manière similaire dans un habillement inédit.

Les alexandrins du texte ne sont pas récités selon l’habituel rythme de deux fois six syllabes. Ils forment une sorte de partition musicale. Leurs cadences varient. Les voix peuvent accélérer ou ralentir, passer de de l’aigu au grave ; elles se parent parfois de certains accents régionaux. Le travail de la diction est complexe et parfois au détriment de la signification des vocables versifiés. Les vers de Racine sont utilisés de manière mélodique assez assimilable à certaines partitions d’aujourd’hui.

En dehors du formidable travail accompli par la troupe, il y a dans les choix du metteur en scène une forme particulière d’ambiguïté récurrente. Le lustre descendu et remonté pour indiquer la fin de chaque acte et le début du suivant est emprunté aux pratiques du temps de Racine et Molière où on rallumait les bougies de l’éclairage ambiant. L’expression corporelle prend des allures de mime ou de gag, de pantomime poétique ou de pitrerie rigolote. Le traitement mélodique des dialogues éloigne l’actualisation du contenu à propos de la pulsion amoureuse exclusive passionnelle, de la violence politique qui s’incarne dans l’attentat contre le roi, du patriotisme latent suggéré par le fils d’un souverain vaincu qui pourrait en grandissant reprendre le règne de son père, des conflits armés entre peuples voisins. L’ensemble correspond plutôt bien, finalement, au surtitre proposé par le collectif : «  l’exigence absolue et exclusive de valeurs irréalisables ».

Durée : 2h30
Dès 15 ans

18-19.11.2025 Maison de la Culture Tournai

Texte : Jean Racine ; mise en scène : Raven Ruëll / La Brute ; écriture du prologue et jeu : Colette Coutant, Jérôme de Falloise, Valentine Gérard, Johan Heldenbergh, Anne-Marie Loop, Raven Ruëll, Sophie Warnant, Sélim Zahrani ; création lumières, régie générale : Julien Vernay ; costumes : Esther Denis, Alice Roussel et Dolça Mayol Moulin ; assistanat a la mise en scène : Marion Eudes ; production : Cie La Brute ; coproduction : Théâtre des Martyrs (Bruxelles), maison de la Culture (Tournai), Comédie (Genève), Théâtre Joliette (Marseille), Méta (Poitiers), Théâtre Sorano (Toulouse), La Coop ASBL, Shelter Prod ; soutiens : Wirikuta asbl, Fédération Wallonie-Bruxelles, taxshelter.be, ING, tax-shelter du Gouvernement fédéral belge, WBI, COCOF ; photo ©Hubert Amiel

Comparer : version Stéphane Braunschweig : https://www.webtheatre.fr/Andromaque-de-Jean-Racine-mise-en-scene-et-scenographie-de-Stephane
version d’Yves Beaunesne : https://www.webtheatre.fr/Andromaque-de-Racine-par-Yves-Beaunesne
version de Matthieu Cruciani : https://www.webtheatre.fr/Andromaque-L-Amour-fou-de-Racine
version de Frédéric Constant : https://www.webtheatre.fr/Andromaque-de-Racine-3986
version de Muriel Mayette : https://www.webtheatre.fr/Andromaque-de-Jean-Racine-2510
version de Georges Lavaudant (opéra de Grétry) : https://www.webtheatre.fr/Andromaque-de-Andre-Ernest-Modeste-240

A propos de l'auteur
Michel Voiturier
Michel Voiturier

Converti au théâtre à l’âge de 10 ans en découvrant des marionnettes patoisantes. Journaliste chroniqueur culturel (théâtre – expos – livres) au quotidien « Le Courrier de l’Escaut » (1967-2011). Critique sur le site « Rue du Théâtre »...

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