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Critiques / Théâtre

Andromaque de Racine

par Dominique Darzacq

Quand le mélo parasite la tragédie

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Pour Frédéric Constant qui met en scène la pièce aujourd’hui, avant d’être une cascade de passions amoureuses qui se trompe d’adresse, Andromaque est la tragédie d’un passé qui ne passe pas, ou, comme a pu le noter Annie Ubersfeld, « la tragédie des vainqueurs , du mal historique de la guerre et de la mort ». En effet, ce sont sur les ruines encore fumantes de Troie, et piégés par des destins contraires que battent à contretemps les cœurs d’Oreste qui aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque sa captive, veuve d’Hector vaincu par Achille père de Pyrrhus. Pour nous le rappeler, c’est par un long prologue composé d’extraits de L’Iliade et de l’Eneide, que commence cette Andromaque que le metteur en scène estime être située dans une période précaire d’accalmie entre deux guerres, à un moment de bascule entre un ancien monde et autre à venir.

De là, et afin de nous rendre la situation plus sensible, à transposer l’intrigue dans une période plus contemporaine, dans cette entre deux guerres que sont les années folles, il n’y a qu’un pas, que Frédéric Constant franchit avec plus ou moins de bonheur. C’est sur un coin de quai battu par les embruns dans un matin aussi blême qu’orageux que débarque , tel un marin baroudeur, Oreste (Franck Manzoni), qui s’est fait désigner comme ambassadeur auprès de Pyrrhus à qui les grecs réclament Astyanax le fils d’Andromaque, mais surtout avoue-t-il, afin d’y venir chercher Hermione, « la fléchir, l’enlever ou mourir à ses yeux ». C’est sous les pleins feux d’une conférence de presse qu’il accomplit son ambassade aux côtés d’un Pyrrhus (Frédéric Constant) en complet clair, chef d’Etat fort de son pouvoir, satisfait de soi et ironique. Vue sous cet angle, la chose est plausible et laisse bien entrevoir la mèche qui allumera une autre guerre en même temps que le combat, qui se livre à fleuret moucheté, est en réalité un affrontement sans merci de fauves prêts à s’entre-dévorer, prêts à tous les plus odieux chantages.
Est-ce le changement de décors trop daté ? Avec Hermione, le pari semble manquer sa cible. Dans son loft très art déco, en long manteau sorti d’un dessin de Mucha, assise sur un bras de fauteuil, Hermione (Catherine Piétri) n’apparaît pas comme une jeune princesse blessée dans son amour et son orgueil, mais une demi-mondaine que rendent hystérique les frasques de son amant. La tragédie vire au mélo. On passe de Racine à Henri Bernstein.

De scènes superbes de haute tension entre Pyrrhus et Andromaque (Anne Sée ) résistante obstinée au refus d’épouser le bourreau des troyens, qui ne se rend que pour mieux se dérober et sauver son fils, en scènes plus triviales dont certaines font d’Hermione une harpie et d’Oreste un trouffion looser qui se console en buvant une bière, le spectacle ne cesse de boiter entre beauté tragique et plat mélo, avec détours en cinémascope, tel ce long plan séquence présumant le suicide de Céphise la suivante d’Andromaque.

Faute de faire confiance à Racine, au public et peut-être aux acteurs qui, à part Hermione et Oreste qui en font trop, sont tous justes et convaincants, Frédéric Constant en injectant de l’anecdotique à sa mise en scène désamorce le tragique de l’épouvantable naufrage dans la mort et la folie dans lequel sombrent les tristes héros de la tragédie et dont la seule trajectoire nous dit assez bien « que la guerre fabrique des assassins qu’elle conduit également à la mort ».
Vu à la Maison de la Culture de Bourges où il a été créé, le spectacle est actuellement présenté en tournée.

Andromaque de Racine. Mise en scène Frédéric Constant avec Anne Sée, Frédéric Constant, Franck Manzoni, Catherine Pietri, Julien Mulot, Cyrille Gaudin, Maud Narboni, Daniel Kenigsberg, Benoît André durée 3h
Le Quartz (Brest) Jusqu’au 23 janvier, Chambéry (Espace Malraux) 26-27 mars, Lyon (Théâtre de la Croix Rousse) du 1er au 4 avril.

Photos © M.Zoladz

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