Accueil > Amitiés sincères

Critiques / Comédie & Humour

Amitiés sincères

par Stéphane Bugat

Bonne pioche

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Ah la nostalgie des soixantehuitards ! Fils de bonnes familles, éphémères porteurs de la fièvre révolutionnaire jusqu’aux confins du quartier Latin, ils sont vite rentrés dans le rang de la société de consommation et du carriérisme le plus avide. Depuis, ils ne cessent de porter en bandoulière leur nostalgie des heures grandioses pendant lesquelles ils ont cru être capables de faire preuve de courage et leur mauvaise conscience au souvenir des petites et grandes trahisons. Les décennies passent, mais le thème reste inépuisable, pour la littérature comme pour le cinéma et même pour le théâtre. Bernard Murat, à son tour, en choisissant de mettre en scène cette pièce de François Prévôt-Leygonie et Stéphan Archinard, pioche dans cette irremplaçable source d’inspiration. Après tout, le grand manitou du théâtre privé n’a jamais fait mystère de son lointain passé trotskiste. Et puis surtout, force est de reconnaître qu’il a fait bonne pioche.

Sans temps mort

Trois amis de trente ans se retrouvent régulièrement pour un déjeuner rituel. C’est Jacques qui reçoit dans sa librairie d’ouvrages anciens, à Saint-Germain-des-Prés. Paul est devenu un romancier à succès. Walter, lui, est différent des deux intellos. Il fait des affaires, sans l’ombre d’un scrupule et surtout, son caractère bien trempé ne l’a jamais disposé aux bonnes manières. Cette fois pourtant, Paul se fait attendre. En fait, il ne viendra pas. Il vient de mourir. Et pour les deux compères, cette circonstance est aussi l’occasion de bien des révélations. Walter, par exemple, apprend que sa fille est devenue la maîtresse de Paul. Quant à Jacques, il révèle son homosexualité. Bien que la situation ne soit pas d’une originalité bouleversante, les auteurs font preuve d’un indiscutable savoir faire. Les chamailleries succèdent aux confidences et aux coups de théâtre, qui font place aux réconciliations. Sans temps mort.

Michel Leeb : un bagou d’enfer

La mise en scène de Murat est parfaitement dans le tempo. Mais surtout, on le retrouve là où il excelle : le choix et la direction de ses interprètes. En l’occurrence, c’est autour de Michel Leeb que tout s’organise. On ne lui fera pas l’affront de crier à la révélation. Il y a belle lurette que ce grand gaillard fait étalage de ses talents multiples sur diverses scènes. Cet éparpillement a cependant fait plus pour sa notoriété que pour sa reconnaissance comme comédien à part entière. Eh bien voilà cette lacune efficacement corrigée. Ce personnage de Walter lui va comme un gant. C’est le genre de type qui s’obstine à faire croire qu’il n’est qu’une brute aussi inculte et bornée que sympathique, qui considèrerait comme une forme d’impudeur suprême de laisser paraître sa culture et sa sensibilité, à plus forte raison face à des intellectuels supposés, grands consommateurs de pesantes citations. Leeb se régale, occupe le plateau avec un bagou d’enfer, multiple les postures comme d’autres font des gammes.

Comme chez deux vieux amis

On pense parfois au meilleur Montand, celui des films de Sautet. Preuve supplémentaire de la sûreté de son jugement, il s’est choisi, pour la circonstance, un partenaire impeccable et, somme toute, inattendu : Bernard Murat, lui-même, qui a bien voulu se souvenir que ses débuts, c’est comme acteur qu’il les a faits. Leur familiarité se décline ainsi sur un ton tout en sobriété, comme si nous n’étions pas vraiment au théâtre mais chez deux vieux amis venant d’apprendre qu’un complice de toujours était passé de vie à trépas. Le seul bémol concerne les seconds rôles. À l’exception d’Elisa Servier, tout à fait crédible en femme amoureuse qui découvre presque simultanément qu’elle est veuve et bafouée. On s’y fait. Et même si ces histoires-là ne nous rajeunissent pas, on peut sans risque consacrer une soirée à ce spectacle cousu main.

Amitiés sincères, de François Prévôt-Leygonie et Stéphan Archinard, mise en scène de Bernard Murat, avec Michel Leeb, Bernard Murat, Elisa Servier, Sophie Mayer, Bernard Dumaine et François Feroleto. Théâtre Edouard VII. Tél : 01 47 42 59 92.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.