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Critiques / Théâtre

Phèdre (s) de Krzystof Warlikovski

par Jean Chollet

Les feux de l’amour

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Héroïne mythique depuis des siècles, la fille de Minos et de Pasiphaé a inspiré de nombreux auteurs depuis l’Antiquité, et sa passion inavouable pour le fils de son époux Thésée, Hippolyte, est devenue symbolique d’un amour impossible et tragique issu d’une fatalité d’origine divine, dont Racine a brillamment porté témoignage. Aujourd’hui, pour aborder ce personnage, en lui offrant une résonance avec le temps présent, Krzystof Warlikowski a fait appel à trois auteurs contemporains. Wajdi Mouawad, avec un texte inspiré par Sénèque, Euripide et Sophocle, ancré dans les origines orientales de Phèdre, jusqu’à sa migration, dans une tonalité parfois un peu trop verbeuse, Sarah Kane, avec son explosif et sulfureux L’Amour de Phèdre , publié trois ans avant son suicide en 1999 à l’âge de 28 ans, dont le metteur en scène polonais a déjà présenté avec une rare intensité Purifiés au Festival d’Avignon 2002, et John Maxwell Coetzee, auteur australien nobélisé d’origine sud-africaine, à travers des extraits de son roman Elizabeth Costello .

C’est dans cet ordre que se succèdent les séquences qui composent cette représentation, au cœur d’un espace intemporel composé avec une subtilité évocatrice et suggestive par Malgorzata Szczeniak, dont un vaste élément mobile vitré côté cour offre des localisations temporelles signifiantes aux personnages. Tout commence en musique, avec la belle interprétation d’un succès de la grande chanteuse égyptienne Oum Kalthoum, Al – Atlal , par Norah Krief, accompagnée d’un guitariste et de la présence sculpturale de la danseuse orientale virtuose Rosalba Torrès Guerrero. Comme chez Euripide, c’est la présence inquiétante de la déesse Aphrodite, qui introduit l’apparition de Phèdre, dévoilant ses affres et ses douleurs, exacerbées par son amour et la proximité physique d ’Hippolyte, et se livrant crûment et sans complaisance à un examen de conscience. Celle de Sarh Kane, déchirante, se heurte à un mur d’incompréhension et son impuissance à changer son destin la conduit inexorablement au suicide. Enfin, la rencontre avec Elizabeth, l’analyste – conférencière savoureuse et ironique de Coetzee, s’achève sur son interprétation des alexandrins d’une scène de l’acte II de l’œuvre de Racine. Une manière délicate de refermer cette version anti - conventionnelle de Phèdre.

Comme à son habitude, Krzystof Warlikowski fouille en profondeur les textes qu’il porte à la scène, et particulièrement dans le cas présent, en effectuant un examen quasi clinique des différentes facettes du personnage central, fusse au prix de digressions parfois partiellement obscures mais qui interpellent. En témoignant de sa maîtrise scénique à travers l’utilisation de ses composants, gestion de l’espace, intégration d’images vidéos dans un rapport cinématographique prolongé par des extraits de films en situation (Psychose, Frances, Théorème), ponctuations musicales (Pawel Mykietyn), lumières (Felice Ross) qui concourent à l’expression de cette création aux cotés de l’interprétation des excellents comédiens. Mais si on remarque les prestations d’Agata Buzek (Strophe), Gaël Kamilindi (Hippolyte 1 et chien), Andrzej Chyra (Hippolyte 2), Nora Krief (Oenone) et Alex Descas (Thésée), celle de Isabelle Huppert dans le rôle-titre est phénoménale. A la fois unique et plurielle, tour à tour Aphrodite, Phèdre et Elizabeth Costello, elle irradie le plateau par sa présence, exprimant jusque dans son corps les brulures d’un amour sorcier impossible et sans rémission. Etoile filante ou astre noir incandescent, tour à tour, victime, impudique, désespérée, triviale, rouée, sensuelle, érotique, et toujours fascinante, elle provoque, émeut et bouleverse, grâce à la palette étendue de son talent, qui n’est plus prouver, mais semble prendre ici une nouvelle dimension. Et, comme en conclusion du spectacle elle remercie souriante le public pour son attention, l’envie vient sans réserve de lui retourner le compliment.

Phèdre(s), textes de Wajdi Mouawad, Sarah Kane, J. M. Coetze, mise en scène Krzystof Warlikowski, avec Isabelle Huppert, Agata Buzek, Andrzej Chyra, Alex Descas, Gaël Kamilindi, Norah Krief, Rosablba Torres Guerrero. Scénographie et costumes Malgorzata Szczeniak, lumière Felice Ross, musique Pawel Mykietyn, vidéo Denis Guéguin. Durée : 3 heures 10 avec entracte.

Odéon – Théâtre de l’Europe jusqu’au 13 mai 2016.

En tournée 2016 : Comédie de Clermont – Ferrand, du 27 au 29 mai, Barbican – London & Lift, du 9 au 18 juin, Grand Théâtre du Luxembourg les 26 et 27 novembre, Théâtre de Liège du 9 au 11 décembre.

Photo © Pascal Victor

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