La Femme sans ombre de Richard Strauss au Festival d’Aix jusqu’au 15 juillet
Une femme sans ombre et sans faute
L’opéra de Richard Strauss et Hugo Von Hofmannsthal est magnifiquement servi par le chef Klaus Mäkelä et une équipe artistique et musicale hors classe.
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- 4 juillet
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Au Festival d’Aix les soirées se succèdent et, Dieu merci, ne se ressemblent pas. Après une Flûte enchantée saturée d’images et musicalement décevante, voici une Femme sans ombre d’une sobriété scénique et d’une excellence musicale rares, un spectacle d’une totale réussite qui sans nul doute fera date. Et qui au final a été justement saluée d’une longue standing ovation, ce qui de mémoire de festivalier est rarissime.
Les deux opéras ne sont pas sans lien, le deuxième ayant été explicitement conçu par ses créateurs, Richard Strauss et son librettiste Hugo Von Hofmannsthal, comme une nouvelle Flûte enchantée. À savoir : un conte musical initiatique pour adultes, créé juste après le traumatisme de la Première guerre mondiale, en 1919, au Staatsoper de Vienne. Rarement montée du fait de son exigence et de son gigantisme musical, sans parler des difficultés scéniques qu’elle soulève, l’œuvre en trois actes s’écoule comme un fleuve au long cours (d’une durée de 3h45, dont deux entractes). Servi par l’acoustique idéale du Grand Théâtre de Provence et une équipe artistique et musicale hors classe, le spectacle passe avec la fluidité d’un rêve.
Entre fable morale, analyse freudienne et réalité triviale, le livret puise dans différentes traditions littéraires orientales pour relater les tourments d’une Impératrice née sans ombre, donc sans âme ni possibilité d’enfanter. Bref, une créature fantastique décrite comme une gazelle dont l’époux, amoureux malheureux de rester sans descendance, risque de surcroît de se voir transformé en pierre. Conseillée par sa nourrice, son âme damnée un peu sorcière, l’Impératrice tente alors de soutirer son ombre (et sa fertilité) à la femme du teinturier Barak (seul personnage de l’opéra qui possède un nom propre) en la pervertissant. Un moment tentée de céder à la tentation de la chair représentée par un mystérieux « beau jeune homme » envoyé par la Nourrice, la Teinturière se ravisera pourtant et les deux couples qui ont surmonté leur finitude retrouveront amour et sérénité.
Sans recours à la vidéo
Loin de tomber dans le kitsch d’un spectacle symboliste, encore moins de faire de ce synopsis matière à psychodrame de série télévisée, le metteur en scène Barrie Kosky (dont on a admiré le travail sur les Maîtres chanteurs de Wagner, à Bayreuth en 2017) et le scénographe Michael Levine ont conçu un spectacle d’une extrême sobriété. Sans jamais recourir à la vidéo – ce dont on leur rend grâce – ils parsèment le plateau nu de rares objets symboliques qui reviennent par intermittences au fil du spectacle, témoignant d’une inventivité un brin surréaliste. Avec une prédilection très freudienne pour les objets à bascule, comme le fauteuil sur lequel la famille impériale (nourrice comprise) prend alternativement place, ou encore l’immense cheval de bois sur lequel l’empereur part à la chasse au faucon avec lequel il converse. L’univers du teinturier, quant à lui, tient en une tour de tubulures qui s’élève sur trois étages parcourus sans répit par l’artisan, sa femme et leurs aides.
Quelle que soit la situation, la direction des acteurs-chanteurs manifestement très préparés est toujours millimétrée, maintenue dans une tension dramatique constante. Admirable, à cet égard la scène du troisième acte où le couple des teinturiers confrontés à leur vérité arpente à grandes enjambées la scène d’une aveuglante blancheur en menant des trajectoires strictement parallèles sans jamais réussir à se rencontrer.
Prodige finlandais
Mais le grand gagnant de la soirée est incontestablement le jeune et fougueux chef Klaus Mäkelä. À tout juste trente ans, le prodige finlandais dirige pour la première fois depuis la fosse un opéra du répertoire et s’en tire avec brio. En l’occurrence, l’Orchestre de Paris qu’il mène depuis 2021 (pour encore un an) est porté à une centaine de musiciens. Leur symbiose avec le directeur éclate aussi bien dans l’accompagnement très subtil des chanteurs que dans les grands développements symphoniques qui embarquent tous les musiciens ou les solos de violon ou de flûte qui émaillent la partition tout en contrastes.
Le plateau musical aligne cinq voix exceptionnelles, toutes rompues au chant wagnérien dans la continuité duquel se situe Richard Strauss. Côté féminin, la grande soprano suédoise Nina Stemme, qui fut autrefois la Teinturière, campe désormais le rôle de mezzo de la Nourrice, inflexible gardienne de la tradition toujours à tramer quelque complot. La jeune soprano lituanienne Vida Miknevičiūtė campe une Impératrice torturée dont la puissance vocale contredit la frêle silhouette, traversant avec aisance le marathon vocal du troisième acte. Pour sa part, la Canadienne Ambur Braid joue une Teinturière charnelle, dotée d’une grande amplitude vocale.
Côté masculin, le ténor Américain Michael Spyres, familier du répertoire allemand, incarne un Empereur doté d’un très beau phrasé. Enfin, le baryton américain Brian Mulligan campe un Barak touchant dans sa volonté de préserver son amour. Dans les rôles secondaires, il faut souligner le baryton français Jean-Sébastien Bou qui, du haut du balcon, se fait le Messager des esprits. Et encore le danseur Prince Mihai, faune dont les ondulations lascives ne parviennent pas à pervertir la Teinturière.
Photo Monika Rittershaus
Richard Strauss : La Femme sans ombre. Avec Michael Spyres, Vida Miknevičiūtė, Nina Stemme, Brian Mulligan, Ambur Braid, Jean-Sébastien Bou, Tomasz Kumięga, Daniel Miroslaw, Robert Lewis, Ella Taylor, Héloïse Mas. Chœur et Orchestre de Paris, dir. Klaus Mäkelä. Mise en scène : Barrie Kosky ; scénographie : Michael Levine ; costumes : Victoria Behr ; lumière : Franck Evin ; dramaturgie : Antonio Cuenca Ruiz.
Grand Théâtre de Provence, 3 juillet 2026.
Prochaines représentations les 6, 9, 12, 15 juillet.



