La Flûte enchantée de Mozart au Festival d’Aix-en-Provence jusqu’au 21 juillet
Une Flûte de plomb
La mise en en scène de Clément Cogitore de La Flûte enchantée et la direction de Leonardo García-Alarcón manquent de légèreté et de vivacité.
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- 3 juillet
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Cela commence de façon glaçante : une vidéo en noir et blanc d’un théâtre qui pourrait bien être celui de l’Archevêché, où s’ouvre le Festival d’Aix 2026, qui tombe en ruine sous nos yeux pétrifiés. Dès l’ouverture de La Flûte enchantée, le ton de l’édition est donné : on ne sera pas à la fête ! Et cela continue pendant toute l’ouverture avec une avalanche d’images d’archives de villes en ruines (notamment de Berlin en 1945). Une pointe d’espoir s’esquisse pourtant avec des enfants seuls ou en bande qui surgissent des décombres, jouent, folâtrent ou fanfaronnent devant la caméra. Il est clair que le salut viendra de là, de ces enfants des rues capables de survivre à tout. Et aussi des femmes qui s’activent à déblayer les restes du passé et à construire de leurs mains nues un monde nouveau alors que les hommes ont disparu, engloutis dans leur propre vanité.
Obscurité inquiétante
Il est clair aussi que les images vont monopoliser notre attention dans cette nouvelle production de l’opéra testamentaire de Mozart au point que la musique passe au second plan. Et qu’on se perd en conjectures sur le sens des prises de vues qui se complexifient à mesure que le Singspiel (comédie chantée en allemand), créé dans un théâtre des faubourgs de Vienne en 1791, déroule ses deux actes. Le tout baignant dans une obscurité inquiétante dont on ne voit pas le bout.
Les deux maîtres d’œuvre, le metteur en scène et réalisateur Clément Cogitore, et le chef d’orchestre Leonardo García-Alarcón, ont déjà collaboré à une édition en 2019 des Indes galantes à l’Opéra Bastille restée dans toutes les mémoires. Mais autant la production de l’opéra de Rameau était joyeuse et débordante d’énergie, autant celle de La Flûte enchantée s’avère triste et problématique. Elle a en tout cas divisé le public, la plupart (dont nous) étant perplexe au sortir de la première le 2 juillet.
Spécialiste du répertoire baroque, le chef avec son ensemble Cappella Mediterranea s’attaque pour la premier fois à Mozart. Est-ce l’effet de la chaleur accablante qui pèse sur les instruments et les chanteurs, ou le trac inhérent aux premières qui paralyse les interprètes ? Il est de fait que l’émotion et le sens du merveilleux ne sont pas au rendez-vous et que le conte initiatique empreint des idéaux de la franc-maçonnerie dont Mozart et son librettiste Schikaneder étaient des adeptes se traîne parfois en longueur sur trois heures (dont un entracte).
Manquent aussi la vivacité, la pétulance, la drôlerie qui doivent sous-tendre la série d’épreuves vécues par le couple Tamino-Pamina sous la conduite d’un trio de Dames tutélaires. Même le personnage de l’oiseleur Papageno supposément comique dans sa balourdise a perdu de sa verdeur.
Dans le premier acte, des idées de mise en scène judicieuses fusent, tel le portrait de Pamina projeté sur un linge sous les yeux émerveillés de Tamino dans son grand air « Dies Bildnis ist bezaubernd schön… ». De même le principe qui consiste à laisser les chanteurs dans l’ombre derrière un rideau de tulle tandis que, au premier plan, des enfants jouent leur personnage. Au fil de leurs aventures et de l’avancement dans l’âge et la connaissance, ces enfants deviennent des adolescents puis disparaissent quand les protagonistes ont atteint l’âge adulte et la raison.
Les tenants du welfare
Il va sans dire que l’actualisation du livret par Clément Cogitore s’accompagne de changements dans les texte des récitatifs pour les adapter au goût du jour. Mais ce n’est pas le plus grave. Ce qui l’est plus, c’est qu’au second acte les choses se compliquent : les films d’archives en noir et blanc font place à des vidéos en couleur (ou colorisées) dont le sens s’obscurcit. Un comble alors qu’on est censé pénétrer dans le Temple de la sagesse et de la lumière où règne le grand-prêtre Sarastro et où doivent se dérouler les épreuves d’initiation du couple de jeunes gens ! Défilent alors des images des États-Unis en plein boom post seconde guerre mondiale, une civilisation de l’opulence et de loisirs, une société embrigadée par les tenants du welfare, tandis que Sarastro apparaît sous les traits d’un dictateur aveugle, sorte de docteur Freud gérant une clinique du bien-être, secondé par des sbires en costume de flics américains. Comprenne qui pourra !
Les interprètes pour leur part adhérent avec plus ou moins d’enthousiasme à cette vision. En Reine de la nuit, la soprano Sabine Devieilhe, une enfant du Festival et de son Académie, se montre proche des jeunes à qui elle s’adresse mais son premier grand air « O zittre nicht » déçoit un peu, rattrapé il est vrai par le second « Der Hölle Rache… ». Son pôle opposé, Sarastro, joué par la basse britannique Brindley Sherratt, incarne un despote à la puissance déclinante.
Côté jeunes pousses, le ténor suisse Mauro Peter dans le rôle de Tamino ne brille pas par son charisme, tandis que sa partenaire, la soprano chinoise Ying Fang joue une Pamina sensible mais privée de legato. Le baryton américain Sean Michael Plumb pour sa part campe un Papageno un peu pataud. Il faut signaler enfin la belle prestation des Trois Dames qui gèrent les enfants. Et le très réactif Chœur de chambre de Namur, qui se prête avec grâce à la chorégraphie d’Evelin Facchini, laquelle a officié également dans le Requiem de Mozart, mis en scène par Romeo Castellucci en 2019, dont la reprise est aussi au programme de cette édition du festival.
Photo : Jean-Louis Fernandez
Mozart : La Flûte enchantée. Avec Ying Fang, Mauro Peter, Sabine Devieilhe, Sean Michael Plumb, Brindley Sherratt, Edwin Crossley-Mercer, Alix Le Saux, Ashley Dixon, Adriana Bignagni Lesca, Emma Fekete, Rodolphe Briand, Damien Pass, Jonghyun Park. Mise en scène et vidéo : Clément Cogitore ; scénographie : Alban Ho Van ; costumes : Wojciech Dziedzic ; lumière : Sylvain Verdet ; chorégraphie : Evelin Facchini ; dramaturgie : Simon Hatab. Choeur de Chambre de Namur, Knabenchor der Chorakademie Dortmund, Cappella Mediterranea, dir. Leonardo García-Alarcón. Aix-en-Provence, Théâtre de l’Archevêché, 2 juillet 2026.
Prochaines représentations les 5, 7, 11, 13, 15, 17, 19, 21 juillet, à 21h30.



