Accabadora de Francesco Filidei au Festival d’Aix jusqu’au 10 juillet

Sortilèges de la terre Sarde

En création mondiale au Festival d’Aix, l’opéra de Francesco Filidei réveille une culture ancestrale âpre et envoûtante.

Sortilèges de la terre Sarde

Accabadora. Le mot résonne comme une formule magique. En réalité il n’en est rien, s’il a bel et bien à voir avec le secret et l’occulte, le mot n’ouvre pas vers la magie. Au contraire, c’est un mot du dialecte sarde désignant une pratique très sérieuse et bien connue mais tenue secrète, sous omerta, un geste ancestral pratiqué dans les petits villages par une personne âgée et expérimentée, qui met un terme à la vie des mourants. Littéralement l’accabadora est « celle qui met fin ». Une sorte de sage-femme à l’envers nommée aussi « dernière mère ».

Ce geste hors-la-loi qui consiste à étouffer avec un oreiller un malade qui a demandé à ce qu’on abrège ses souffrances et qu’on nomme en termes juridiques euthanasie, était encore pratiqué dans la Sardaigne des années 50. En l’occurrence, par une veuve qui exerce le métier de couturière et qui, telle une parque, coupe le fil de la vie des mourants. C’est le sujet de l’opéra de chambre créé par Francesco Filidei cet été au Festival d’Aix dans la petite salle ancienne du Jeu de Paume.

L’œuvre est l’aboutissement d’une commande du regretté Pierre Audi, le directeur du festival, disparu l’an dernier, qui ne concevait pas un tel rendez-vous lyrique sans la création d’une œuvre contemporaine à son programme. Mais, en ces temps de restrictions budgétaires, produire un spectacle d’opéra n’est pas une mince affaire et il a fallu entraîner cinq autres salles françaises et européennes pour aboutir à une coproduction très vertueuse, chacune l’accueillant ensuite en tournée.

Accabadora est signé d’un des compositeurs actuels les plus en vue, en France et en Italie, Francesco Filidei (né en 1973), d’origine sarde, qui en est à son quatrième opus lyrique. Le compositeur qui a fait ses classes à Paris, au Conservatoire et à l’Ircam, s’est inspiré du roman éponyme de Michela Murgia paru au Seuil en 2009, et l’a adapté à la scène avec l’aide de Manuelle Mureddu.

Dans les années cinquante, à Sorani, petit village de Sardaigne, dont les hommes ont disparu à la guerre, Bonaria Urrai, couturière de son métier, est restée sans enfants. Veuve au grand cœur, elle décide de prendre en charge la petite Maria, dernière d’une famille nombreuse de pauvres hères, et devient ainsi la tzia (tante) de sa « fille d’âme » (adoptive).

Ellipses temporelles astucieuses

Sur ce synopsis, le spectacle égrène des séquences de la vie de Maria au village avec des ellipses temporelles astucieuses qui permettent de resserrer la représentation. Au fur et à mesure que Maria grandit et qu’elle participe à la vie de l’atelier et à celle de la communauté, avec ses bons moments (les vendanges) et d’autres de tensions violentes (qui vont jusqu’à la rixe mortelle), elle s’aperçoit que sa tzia exerce la fonction d’accabadora. Ce qu’elle ne peut supporter et qui la pousse à « émigrer » vers la grande ville du Nord, à Turin. Là elle se fond dans l’anonymat des foules, comme elle le raconte à l’institutrice du village dans un échange de lettres émouvantes. Mais l’appel du pays est le plus fort et Maria reviendra au village reprendre sa place et même celle de tzia dans la communauté.

La metteuse en scène argentine Valentina Carrasco, manifestement fascinée par cette culture, n’hésite pas à forcer la note sur la couleur locale et les symboles dans son évocation d’un monde disparu. Toute l’action se tient dans l’atelier de couture, tendu d’immenses métiers à tisser dont l’un s’écroule avec fracas chaque fois qu’un décès se produit. Les femmes tout de noir vêtues vaquent à faire la pâte et le pain. De temps à autre passe un cortège d’hommes, sortes de pénitents enfouis sous une cape noire, le visage dissimulé derrière les inquiétants masques du carnaval sarde, les mamuthones.

Échos de Debussy

Musique contemporaine mais non troppo, la partition très syncrétique de Filidei glisse du bruitisme âpre qui est sa marque de fabrique à des percées mélodiques qui font écho à Debussy. Dans la fosse, un ensemble instrumental de 17 musiciens issus de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon mêle formation classique et coloris plus traditionnels et populaires (cloches, célesta, accordéon, happeaux), le tout placé sous la direction très souple de Lucie Leguay. Les dialogues chantés par les solistes sont en italien (surtitres en français et anglais) et ceux du chœur en sarde, avec le caractère du canto a tenore, proche du chant polyphonique corse.

Parmi les neuf solistes vocaux, les rôles principaux sont portés par des timbres fortement tranchés. Disposant d’une palette vocale rare, proche du contre-ténor, et d’une grande présence scénique, la contralto israélienne Noa Frenkel impose son personnage d’Accabadora, dure et maternelle à la fois. Deux jeunes sopranos françaises font face à cette figure quasi mythologique, Rachel Masclet, qui a la fraîcheur du personnage de Maria et Victoire Brunel l’autorité de la Maestra (l’institutrice). Quant au chœur d’hommes, il donne au spectacle une tonalité archaïque qui semble resurgir de la nuit des temps.

Photo : Jean-Louis Fernandez

Francesco Filidei : Accabadora. Avec Noa Frenkel, Rachel Masclet, Lodovico Filippo, Hugo Brady, Victoire Bunel, Francesco Leone, Camille Primeau, Olga Siemieńczuk. Direction musicale : Lucie Leguay ; mise en scène et scénographie : Valentina Carrasco ; scénographie : Mariangela Mazzeo ; costumes : Mauro Tinti ; lumière : Antonio Castro.
Aix-en-Provence, Théâtre du Jeu de Paume, 5 juillet 2026
Prochaines représentations, les 7, 8, 10 juillet.

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de...

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