Les filles aux mains jaunes de Michel Bellier
Un vécu historique inscrit au quotidien
- Publié par
- 12 juillet
- Actualités
- Théâtre
- 0
-

Un échantillon féminin de générations différentes, d’origines diverses, de cultures dissemblables, de caractères opposés, de conditions hétéroclites embarqué dans l’évolution sociétale qu’impose le premier conflit mondial, porteur de toutes les horreurs, nourri de tous les espoirs d’un monde meilleur possible. Une matière choisie pour donner une image globale précise par la magie d’un théâtre qui suggère grâce aux voix, aux présences corporelles, à l’investissement de l’espace, à quelques accessoires et une bande son évocatrice.
Cette pièce n’est pas qu’une démonstration historique des changements entraînés par une confrontation qui fut non seulement mondiale mais aussi technologique. Chaque rôle est profondément humain, charnel, porteur de sentiments, d’aspirations, de citoyenneté et d’égoïsmes, de contradictions, de peurs, de lâchetés et d’audaces. Face aux nations qui s’affrontent, voici les individus, plus précisément des citoyennes anonymes contraintes à un quotidien de temps de crise.
Les hommes sont mobilisés. Les femmes restent loin du front. L’effort économique à produire pour vaincre l’ennemi a besoin urgentissime d’une main-d’œuvre industrielle. Les femmes iront en usine. Elles furent plusieurs centaines de milliers. Sur scène, elles seront quatre : Louise dite Coquelicot est très jeune. La suivante l’est un peu moins, puis une plus mature, et la plus ancienne : Julie (Finaude), Rose (Bibelot), Jeanne (Tête de Fer).
De chacune, on apprendra peu à peu qui elle est, aime, espère. On verra son caractère, de la mieux soumise à la plus revendicatrice. On ressentira les fatigues physiques d’un travail à la chaîne importé des Etats-Unis. On suivra les prises de conscience progressives des inégalités de traitement femmes/hommes dans une industrie. On s’interrogera à propos des soupçons de nocivité des produits usinés sur la santé des travailleuses. On participera aux avancées sociales à l’aube d’une médecine du travail encore en vague projet. On s’associera aux peines, aux joies, aux révélations d’une société dont les apparences ne sont pas celles de la réalité.
Le texte de Michel Bellier se reçoit à plusieurs niveaux. Il est informatif, rendant compte des situations globale du pays. Mais il passe à la confidence dans les échanges personnels. Il est réflexion lorsqu’il raconte les perceptions vécues des disparités sociales, des hiérarchies rigides, des mensonges politiques ou économiques.
Les mots passent de soliloques aux dialogues. Tout ce qui appartient à l’émotionnel dans le solidaire comme dans la révolte se transmet aux personnages, percolent en salle. Le bilan global qui apparaît bribe par bribe est celui d’un moment de l’histoire occidentale où tout devenait possible socialement, économiquement, culturellement et dont le bilan se réduit dans bien des cas à des échecs. C’est ce qui est aisé à percevoir pour nous, une centaine d’années plus tard.
Les espoirs transmis par les personnages nous touchent. Même si les acquis sociopolitiques ne sont pas des évidences universelles, l’auteur, le quatuor comédien (alternativement êtres humainss et témoins), engagé corporellement, convaincu vocalement, crédible dans le rythme insufflé par une mise en scène dynamique, tous nous incitent à croire encore que la notion de démocratie a apporté une part non négligeable et indispensable à l’humanité.
Avignon Off 2026
Le Verbe fou
03>25.07.2026 10h45
Relâche : 08, 15,22.07
Durée : 1h25
Texte : Michel Bellier ; mise en scène :Alexander Liebe ; interprétation : Love Bowman, Nolwen Cosmao, Alicia Rousseau, Lucie Roux-Baucher ; costumes : Rose Merle, Alicia Rousseau ; graphisme :Edouardo Pereira ; production : Cie en Suspens ; photo : © Jean-Claude Kagan.
Lire : Michel Bellier, « Les filles aux mains jaunes », Carnières, Lansman, 2019, 74p. (10€)



