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Critiques / Opéra & Classique

Tristan und Isolde de Richard Wagner

par Caroline Alexander

En abstractions géométriques, la veillée funèbre d’un amour impossible

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Certaines œuvres – grandes œuvres – ont au fil du temps été dotées de définitions. Ainsi le Don Giovanni de Mozart est devenu « l’opéra des opéras » et Tristan et Isolde de Wagner fut désigné comme « l’opéra qui rend fou ». Fou de quoi ? Fou d’amour ? De quel amour ? A ces questions Wagner répond par une musique quasi hypnotique qui dès les premières mesures de son prélude vous emporte et vous fait flotter hors du temps.

La grande histoire d’amour qu’elle illustre relève pourtant d’une sorte de fiction chimique car, contrairement à Roméo et Juliette qui se sont aimés au premier regard échangé, Tristan et Yseut (ou Isolde) doivent leur passion à l’absorption d’un philtre. Ils n’étaient guère destinés l’un à l’autre. Tristan a tué le fiancé d’Iseut, blessé elle l’a soigné et depuis jure vengeance. Quand le roi Marc de Cornouailles envoie Tristan la quérir en vue d’épousailles, elle y trouve l’occasion d’accomplir son châtiment. Un philtre mortel fera l’affaire qu’elle absorbera avec lui pour fuir un mariage dont elle ne veut pas et une vie qu’elle dénonce. Brangäne, sa suivante intervertit les philtres. Tristan et Isolde en mourront autrement. D’amour.

Sans doute la liaison coupable de Wagner avec Mathilde Wesendock a-t-elle été le détonateur de cette histoire d’amour contre nature et engendré cette musique qui, entre deux journées réfléchies du Siegfried de son Ring, s’échappe en tensions blessées aussi charnelles que spirituelles. Sur scène on a pu en voir de toutes dimensions depuis des décennies et même plus, parmi les plus récentes quelques-unes sont restées inoubliables, comme celle de la Fura del Baus à Lyon, celle d’Olivier Py à Genève et à Nantes, celle de Peter Sellars et Bill Viola à l’Opéra National de Paris (voir WT 1900, 2831, 4092)

Malgré d’authentiques qualités, la nouvelle production du Théâtre des Champs Elysées signée Pierre Audi pour la mise en scène et Daniele Gatti à la direction d’orchestre, ne s’inscrira sans doute pas dans leur sillage. Pierre Audi, patron de l’Opéra d’Amsterdam depuis bientôt 30 ans (un record !) affectionne les univers abstraits, les atmosphères de veillées funèbres. Le poids du destin qui pèse sur cette fable s’y prête plutôt bien. Les trois actes se déroulent dans les décors en géométries variables de Christof Hetzer.


Dès le prélude, des silhouettes se détachent en ombres chinoises sur un fond blême, rappelant les images autrefois innovées par Georgio Strehler et Patrice Chéreau. Un écran noir géant sert d’ouverture visuelle à chaque acte. Avec pour le premier, des panneaux mobiles, noirs, cuivrés de rouille, qui glissent en silence pour s’ouvrir ou se refermer sur les espaces symboliques d’un navire. Au deuxième acte une forêt de roseaux penchés entoure une sorte de dolmen ou rocher qui va s’aérer, se métamorphoser, se faire translucide. Jean Kalman, maître des éclairages, sculpte les espaces de ses lumières, ciselées comme des bijoux. Il est l’artisan majeur de la beauté des scènes où Pierre Audi place et déplace les personnages en poses suggestives. Il tourne le dos à toute direction d’acteurs, se fait le chorégraphe avisé d’attitudes et postures, le couple allongé, ou assis dos à dos. Chacun chante comme pour soi. Aucun attouchement, peu de regard échangé… Au troisième acte le charme est rompu. Retour à un pseudo réalisme que vient perturber un écran noir percé d’un faisceau lumineux central… Tristan y agonise, prisonnier d’une chambre noire mentale…

Les illustrations sophistiquées de Pierre Audi manquent singulièrement d’émotion et les chanteurs, privés du fil rouge qui les relie en chair, en font partiellement les frais. Et pourtant ils résistent… Appelée à combler la défection d’Emily Magee, la soprano dramatique anglaise Rachel Nicholls s’approprie généreusement les états d’âme d’Isolde, un personnage qu’elle connaît bien. Loin du charisme d’une Waltraud Meier, elle impose pourtant avec aplomb une héroïne encore ado, un rien sauvageonne qui au premier acte dans les moments d’hystérie laisse filer des aigus métalliques proche du cri. Elle s’adoucit par la suite, s’humanise avec un vibrato assez ample, un medium contrôlé mais quelques graves aux abonnés absents. Véritable Heldentenor, Torsten Kerl colosse de carrure et voix aux couleurs somptueuses, réussit à doter Tristan d’une fragilité qui émeut. Il est la solitude, il est l’abandon, grand corps effondré mais timbre vaillant. Michelle Breedt , mezzo- soprano, fait de Brangäne une ombre maternelle montée sur ressort, en inquiétude permanente. Superbe et puissant roi Marke de la basse Steven Humes, une vraie présence, voix ample, diction nette et jeu intériorisé. Brett Polegato, baryton, incarne un Kurwenal, homme de confiance aux aguets, à la fois impétueux et soumis. Etrange détournement : Melot, l’ami, le traître est un vieillard infirme hargneux que compose vaillamment le ténor Andrew Rees.

Daniele Gatti aborde pour la première fois ce Tristan mythique et avec son Orchestre National de France il prend son temps. Wagner dont la musique déteste être bousculée y trouve son identité, ses couleurs, sa force dramatique à l’image de son cor anglais dont la plainte s’envole vers cet ailleurs où se cloître un amour impossible.

Tristan und Isolde de Richard Wagner, livret du compositeur. Orchestre National de France direction Daniele Gatti, chœur de Radio France direction Stéphane Petitjean, mise en scène Pierre Audi, scénographie et costumes Christof Hetzer, lumières Jean Kalman, vidéo Anna Bertsch. Avec Torsten Kerl, Rachel Nicholls, Michelle Breedt, Steven Humes, Brett Polegato, Andrew Ress, Marc Larcher, Francis Dudziak.

Théâtre des Champs Elysées, les 12, 18, 21 & 24 mai à 18h, le 15 à 15h.

01 49 42 50 50 www.theatrechampselysées.fr

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