Ercole amante d’Antonia Bembo à l’Opéra Bastille jusqu’au 14 juin

Belle résurrection d’un bel opéra oublié

Quand les forces musicales ardemment menées par Leonardo García-Alarcón s’allient à une production scénique fastueuse.

Belle résurrection d'un bel opéra oublié

ANTONIA BEMBO (VERS 1640-1720) FUT UNE COMPOSITRICE ITALIENNE ayant fait carrière à Paris. Son unique opéra, Ercole amante (Hercule amoureux) reprend le livret en italien (de Francesco Buti) de l’opéra éponyme créé à Paris en 1662 par Francesco Cavalli (1602-1676), qui fut son maître en musique, sur une nouvelle musique de sa composition. Composé en 1707, avec le soutien de Louis XIV, on ne sait si l’opéra fut en son temps représenté (une possible absence de représentation due peut-être au décès de Louis XIV en 1710). Quoi qu’il en soit, l’œuvre fut par la suite oubliée, comme sa compositrice. En 1937, la Bibliothèque nationale de France acquiert le manuscrit de la partition lors d’une vente aux enchères. Et c’est ainsi que l’opéra a été donné en version de concert en 2023 à Stuttgart, puis en version scénique la même année à l’OCD Theater de San Francisco. On doit à Leonardo García-Alarcón, qui avait découvert avec enthousiasme la partition manuscrite de l’œuvre, l’initiative de la production que donne l’Opéra de Paris.

Une initiative louable à plus d’un titre, et en particulier pour la qualité musicale de l’œuvre. Comme il le signale lui-même, cet opéra s’émancipe du style de Lully alors dominant, pour une construction lyrique à la française dans une singularité de langage musical (distinct de celui de Cavalli) qui déploie des mélismes et coloratures annonçant d’une certaine manière le prochain Haendel. L’opéra en cinq actes reste fidèle à la tradition de la tragédie lyrique française, notamment dans le choix des voix (avec ténor aigu), mêlant richesse harmonique à la française et grande complexité rythmique à l’italienne. La création d’un style lyrique nouveau.

Luxe et faste

La réalisation, à l’Opéra Bastille, n’appelle que des éloges. À commencer par la mise en scène de Netia Jones. Sa conception allie une fervente animation à des caractères bien trempés. Pour cette histoire mythologique (sur un sujet inspiré de Sophocle, Ovide et Sénèque) qui conte les amours tumultueuses d’Hercule et de ses suivants, défilent de nombreux tableaux (dont un jardin et une salle pourvue de sculptures antiques) devant des écrans d’images mouvantes changeantes. L’intervention constante de danseurs et de personnages grimés façon XVIIe siècle accompagnent prestement les rôles des intervenants eux dans des costumes bigarrés intemporels. Une manière de luxe et de faste appropriés à l’intensité de l’épopée comme au vaste plateau de Bastille.

La dizaine de chanteurs solistes se révèle des mieux choisie. Le baryton-basse Andreas Wolf campe le héros Hercule d’une voix ferme agrémentée de beaux graves. La soprano Ana Vieira Leite incarne Iole (objet des amours partagées) d’un chant bien épanoui. Alors qu’annoncé souffrant, le ténor Alasdair Kent donne cependant avec justesse le profil de Hillo (l’amoureux transi). Le ténor Marcel Beekman se signale pour sa part dans ses nettes interventions pour le pétulant rôle de Licco, personnage semi-comique commentateur des événements. La mezzo Deepa Johnny, la soprano Julie Fuchs et le contre-ténor Théo Imart, donnent la parfaite mesure de Dejanira (l’épouse d’Hercule), de la déesse Giunone (Junon) et de Paggio (le page). Et ainsi se conforment les autres petits rôles, dont l’éloquente soprano Sandrine Piau pour Venere (bref rôle de Vénus).

Le Chœur de chambre de Namur (dirigé par Thibaut Lenaerts) intervient avec la justesse qu’on lui connaît lors de ses fréquentes apparitions. Alors que la Capella Mediterranea, l’orchestre de García-Alarcón, confirme ses vertus reconnues d’amplitudes en instruments d’époque, sous la battue toujours allègre de son chef titulaire. Le tout pour un ensemble qui donne la meilleure justice à cet opéra aux multiples et diverses belles spécificités.

Petite remarque annexe. On aura noté que les représentations ont été émaillées d’incidents : la première annulée pour raison de grève, et la seconde devenue la première (le 30 mai donc) en fin de spectacle devant une place de la Bastille en émeute où s’affrontaient forces de police et groupes de voyous à la suite de la fameuse rencontre finale de ballon au pied (le public étant contraint de sortir par une porte dérobée de côté alors que la station de métro était fermée et la circulation bloquée des voitures et autobus).

Illustration : photos Bernd Uhlig/OnP

Antonia Bembo : Ercole amante. Avec Andreas Wolf (Ercole), Ana Vieira Leite (Iole), Alasdair Kent (Hillo), Marcel Beekman (Licco), Deepa Johnny (Dejanira), Julie Fuchs (Giunone), Théo Imart (Paggio), Sandrine Piau (Venere), etc. Chœur de chambre de Namur (dir. Thibaut Lenaerts), Capella Mediterranea, dir. Leonardo García-Alarcón. Mise en scène : Netia Jones. Paris, Opéra Bastille, 30 mai 2026.
Prochaines représentations : 2, 5, 9, 12 et 14 juin 2026.

A propos de l'auteur
Pierre-René Serna
Pierre-René Serna

Journaliste et musicographe, Pierre-René Serna entretient plusieurs activités paramusicales (organisation de colloques, rédaction de programmes de concerts et d’opéras, conférences, production d’émissions radiophoniques) et collabore à différents...

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