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Critiques / Théâtre

Tête d’Or

par Caroline Alexander

Du théâtre comme de l’opéra

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Claudel est sans doute à la littérature et au théâtre ce que Wagner est à la musique et à l’opéra : un déferlement de sons en fusion, un mysticisme en ébullition, le goût des fresques et des sagas à épisodes. Tête d’Or, écrit à l’âge de 21 ans dans une sorte de fureur brouillonne, constitue en quelque sorte le premier jet d’une œuvre qui allait devenir chef d’œuvre et s’avérer l’un des plus purs joyaux de poésie en langue française. On est loin encore des combats intérieurs et des chants de L’Annonce faite à Marie, de L’Echange, du Soulier de Satin ou de Partage de Midi. Mais tous les vents, toutes les tempêtes s’y engouffrent déjà, comme en une sorte de préfiguration d’un génie en devenir. Autant d’éléments disparates qui rebutèrent longtemps les hommes de théâtre jusqu’à ce que Jean-Louis Barrault, alors patron de l’Odéon, le fit sortir de l’ombre. Ceux qui à l’époque en firent la découverte avec Alain Cuny ne l’ont pas oublié. D’autres s’y frottèrent par la suite avec plus ou moins de bonheur comme Daniel Mesguisch.

En intimité distante

Pour Anne Delbée, qui vient de signer la réalisation que l’ont peut voir actuellement sur la scène du Vieux Colombier, Claudel est comme un oncle d’Amérique, à la fois très proche et très lointain. En intimité distante qui ne va pas jusqu’au tutoiement. Elle respecte Claudel à la lettre et c’est ce qui fait la petite faiblesse d’un spectacle qui pourtant de bout en bout respire large et fait sonner en musique le verbe claudélien. Il lui manque un brin d’insolence, la liberté de faire jouer des accalmies et des ruptures, de bousculer la lave des mots pour en sortir les pierres polies.
Mais pour ceux qui aiment ça, tout comme ceux qui idolâtrent Wagner où qu’il se joue, le bonheur est au rendez-vous. La petite salle du Vieux Colombier devient l’écrin intimiste d’un drame cosmique : un tronc d’arbre géant traverse la scène en diagonale, arraché à la terre, racines en l’air comme les pattes d’un insecte retourné. Un voile noir fait nuage, un forsythia nain jette un rayon d’or près du sol.

Avec grâce et avec rage

Ici le paysan Simon Agnel, le régicide vainqueur de croisades spirituelles contre les barbares devient Tête d’Or, ici se scelle son amitié pour Cebès, ici viendra expirer le roi qui ne croit plus en son règne, et c’est ici encore, sur cet arbre retourné, que sera crucifiée la Princesse en expiation de crimes qu’elle n’a pas commis... Andrzej Seweryn confère au monarque son élégance lasse et sa dignité blessée, Marina Hands, belle comme une nuit d’été, y conjugue l’amour et la foi au-delà de la mort. Mais c’est sur Thierry Hancisse que repose tout l’enjeu de ces quatre heures d’épopée qui voguent par-dessus le bien et le mal. A la fois athlétique et solaire, l’œil bleu tamisé, le muscle saillant il relève le défi avec grâce et avec rage, faisant sonner chaque syllabe comme les notes d’une partition dévoyée. Grâce à lui, grâce à tous ces Comédiens Français qui enfin retrouvent enfin la saveur d’une diction modulée, ce marathon de foi et d’illuminations passe comme un soupir.

Tête d’Or de Paul Claudel, mise en scène Anne Delbée, décor Michael Simon, costumes Minne Barral-Vergez, avec Thierry Hancisse, Marina Hands, Andrzej Seweryn, Pierre Vial Christian Gonon, Clément Hervieu-Léger, Igor Tyczka, Aurelio Amoury et la participation du Jeune Théâtre National.
Théâtre du Vieux Colombier à 19h du mardi au samedi, à 16h le dimanche. Jusqu’au 14 mai - 01 44 39 87 00.

Crédit photo : Emmanuel Orain

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