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Critiques / Opéra & Classique

Salomé de Richard Strauss

par Caroline Alexander

Beaucoup de bruit pour peu.

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La dernière création de La Monnaie de Bruxelles ne laissera guère de grands souvenirs. On attendait la Salomé que Richard Strauss tira d’une pièce de théâtre au parfum sulfureux d’Oscar Wilde comme on attend un rêve d’Orient aux pulsions interdites. Guy Joosten, le metteur en scène avait pour cette même maison assuré la réalisation d’un autre Richard Strauss, une Elektra qui avait laissé de belles empreintes (WT du 24 janvier 2010). C’est un homme de métier, fin dramaturge, lauréat d’une brochette de prix et distinctions, qui travaille en cohérence avec ses idées et partis pris.

A ce niveau, il est aussi et surtout un homme à la mode, une mode qui depuis près de vingt à trente ans consiste à déplacer dans le temps et dans l’espace les œuvres du patrimoine classique. Ces « actualisations » cuisinées à toutes les sauces ont tellement envahi les scènes qu’elles ont fini par se transformer en un besoin irrépressible de faire « autrement ». Pour épater ? Par peur d’affronter de face une oeuvre, un chef d’œuvre ?

La Salomé revue et corrigée par Joosten est hélas à ranger dans cette catégorie. A sa création au Liceu de Barcelone Jaime Estapa y relevait « un îlot de bonnes idées dans un océan de bêtises »(WT du 3 juillet 2009). Difficile, trois ans plus tard, d’atténuer la rudesse de ce point de vue.

Oscar Wilde avait écrit sa pièce en français et la destinait à Sarah Bernhardt, interprète idéale au théâtre de rôles ambigus, navigant entre érotisme et barbarie comme cette Salomé biblique, fille d’Hérodias, belle-fille du tétrarque Hérode qui exige la tête du prophète Jochanaan pour assouvir ses frustrations. Strauss la traduisit en allemand avec beaucoup de fidélité. Quelques années après sa création à Dresde en 1905, il procéda à une refonte du livret dans sa langue originale. A Liège, l’Opéra de Wallonie eut la bonne idée de remettre en scène et en selle cette version peu jouée à la fois charnelle et décalée (WT du 10 juin 2011).

Une horde maffieuse, un parrain lubrique

Pour Joosten la Palestine de la Bible est devenue un no man’s land d’après bombardement (Beyrouth ? Tripoli ?) où règne, de nos jours ou presque, une horde maffieuse aux ordres d’un parrain lubrique. Pour décor des murs de béton déglingué et criblé de balles en première partie puis, à la suite d’un baisser de rideau sur un deuxième acte qui n’existe pas, une tente de tulles en plastique, avec au centre, un lustre de cristal. C’est là qu’a lieu le banquet d’Hérode Une longue table (celle de la Cène détournée ?) recouverte d’une nappe blanche sous laquelle, en lieu et place de sa danse des sept voiles, se glisse Salomé pour prodiguer quelques gâteries aux hôtes de son beau-père – curés, rabbins et autres - qui se pâment... et font rire la salle. Pour compléter l’échantillonnage trash une vidéo témoigne d’attouchements pédophiles d’Hérode sur Salomé enfant et adolescente...

Jochanaan syndicaliste au chômage

Inutile d’énumérer davantage les détournements de sens et contresens, la liste est longue et les personnages n’en réchappent pas plus que leur environnement. En costards noirs, lunettes noires, armés de flingues de toutes tailles, des vigiles peuplent les espaces dans des attitudes stéréotypées de polars télévisés. Jochanaan n’est plus enfermé dans sa geôle, il se promène à l’air libre en costume chiffonné clamant ses prophéties à la façon d’un syndicaliste au chômage. Il se paie même la coquetterie de réapparaître une fois décapité aux yeux d’une Salomé qui ne sait plus où elle en est...

Pour couronner l’ensemble le maestro Carlo Rizzi empoigne les spirales sensuelles de la musique de Strauss et les fait retentir à la façon d’une fanfare un soir de 14 juillet à la Foire du Trône. L’orchestre symphonique de la Monnaie semble emporté malgré lui dans un orage assourdissant, sans relief, sans nuances, sans couleurs qui rend, neuf fois sur dix, inaudibles les voix.

Difficile dans ces conditions doublement périlleuses d’exiger une interprétation valable de la part des chanteurs. Et pourtant ils y arrivent : Chris Merrit, inusable ténor, bouffonne un maximum dans le rôle d’Hérode mais la voix est intacte et il réussit même à se faire entendre. En Hérodiade façon patronne de bordel – fourreau de paillettes écarlates et bas résille noirs – Doris Soffel peine à assurer son medium mais la rage de ses aigus domine les tempêtes de l’orchestre. Scott Hendricks a la lourde tâche de rendre crédible ce Jochanaan soudainement déchu de tout mysticisme. Une prise de rôle pour un timbre de baryton bien accordé mais une présence qui devient floue dans la conception à rebours du prophète visionnaire.

Amanda Echalaz soprano sud-africaine débute à la Monnaie et y chante pour la première fois le rôle titre. Belle fille saine, voix charnue, aigus puissants, elle pourrait, on l’imagine, entrer dans la peau de cette Salomé tourmentée dans une autre mise en scène et sous une autre direction d’acteurs.

Salomé de Richard Strauss d’après Oscar Wilde, orchestre symphonique de la Monnaie direction Carlo Rizzi, mise en scène Guy Joosten, décors Martin Zehegruber, costumes Heide Kastler, lumières Manfred Voss, vidéo Claudio Pazienza. Avec Amanda Echalaz (en alternance avec Nicola Beller Carbone), Chris Merrit (en alternance avec Gerhard Siegel), Doris Soffel (en alternance avec Hedwig Fassbender), Scott Hendricks, Gordon Gietz, Suzanne Kreusch, Alasdair Elliott, Yves Saelens, Johannes Preissinger, Alexandre Kravets, Guillaume Antoine...

Bruxelles, la Monnaie, les 24, 26, 28, 31 janvier, 2, 3, 7, 8, 10 & 11 février 2012 à 20h

+32 (0)70 23 39 39 – www.lamonnaie.be

Photos Clärchen und Matthias Baus

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