Rachmaninov à Radio France les 21 et 26 mars

Rachmaninov, le symphoniste

L’Orchestre national de France a bien raison de nous faire entendre les trois symphonies d’un compositeur qui se libère peu à peu des préjugés.

Rachmaninov, le symphoniste

APRÈS LA TROISIÈME SYMPHONIE interprétée le 18 décembre dernier, l’Orchestre national de France poursuivait son cycle Rachmaninov le 21 mars avec la Deuxième, sans doute la plus célèbre des trois symphonies que nous a laissées le compositeur russe. Cristian Măcelaru la prend à bras le corps, comme il le fait de toutes les partitions, plus soucieux d’emporter l’auditeur dans un flux que de dégager une architecture ou de faire entendre les détails qui concourent à la force de la fresque. Le résultat est un premier mouvement assez touffu, que suit un scherzo plein de vigueur, qui est presque une symphonie en miniature, avec son bref solo de clarinette comme un pré-écho de l’Adagio, même si une fugue vient gâcher le dynamisme de l’ensemble. L’Adagio, précisément, est une vaste méditation que l’Orchestre national et Patrick Messina, à la clarinette, enflent d’un beau lyrisme. Abrupt, le finale est abordé avec une exubérance maîtrisée.

Cette symphonie était précédée par la création du concerto pour clarinette de Tan Dun (né en 1957). Création mondiale, mais étonnamment donnée en l’absence du compositeur. Ce dernier a intitulé sa partition Three Lotuses in the Zen Garden (« Trois lotus au jardin zen ») : elle comprend en effet trois mouvements, mais le jardin zen se réduit à quelques réminiscences de la musique chinoise, emportées par des facilités qu’on se désole de qualifier d’hollywoodiennes, tant la musique semble attendre des images. Tout commence sur un murmure des violoncelles : la clarinette s’élance, des percussions métalliques lui répondent, puis vient la harpe, puis l’ensemble de l’orchestre, les cordes multipliant pizzicatos et glissandos. La musique semble parodier celle d’on ne sait quelle guerre des étoiles, et les membres de l’orchestre sont sommés de clamer des « Oh ! » dont on ne devine pas trop la fonction. À la clarinette, Patrick Messina vient facilement à bout d’une partition qui se laisse écouter sans captiver. Les possibilités techniques de l’instrument (« sa voix est celle de l’héroïque amour », dit Berlioz), nuances dynamiques extrêmes, effets d’écho, etc., n’ont aucun secret pour lui, mais ses talents d’interprète méritent mieux qu’un concerto à ce point convenu.

Glazounov à l’affût

Cinq jours plus tard, cette fois sous la direction de Stanislav Kochanovsky qui fait ses débuts à la tête de l’Orchestre national, c’est au tour de la Première Symphonie de Rachmaninov de briller de tous ses feux. Certes, la forme du premier mouvement a quelque chose d’un peu contraint (et puis, toujours cette manie de mettre une fugue !), mais l’orchestre ménage habilement des crescendos qui ne ressemblent pas à de simples fortissimos. Si le scherzo est un bel exercice de virtuosité formelle, le mouvement lent est habité d’une pudeur que les détracteurs de Rachmaninov feraient bien de méditer et que les timbres de l’orchestre abordent avec la délicatesse qui convient. Quant au finale, il ressemble à une fête militaire qui tournerait mal, ironie et frénésie mêlées, et montre comment Rachmaninov, dès sa première symphonie, ne se contente pas d’illustrer un schéma.

Le drame de cette œuvre, on le sait, est qu’elle reçut un accueil désastreux, en raison d’un manque de répétitions et de l’éthylisme de celui qui était chargé d’en assurer la création : Alexandre Glazounov. Au point que la symphonie, après cette première audition (qui eut lieu en 1897), ne fut plus jouée qu’après la mort de Rachmaninov. Et que ce dernier se mit à broyer du noir pendant de longs mois jusqu’à cette renaissance que fut, pour lui, le succès de son Deuxième Concerto pour piano, créé en 1901. Or, ce qu’on appelle l’ironie de l’histoire veut qu’à l’affiche du concert du 26 mars figurait aussi une page de Glazounov : l’Ouverture solennelle composée et créée en 2000. Une ouverture plutôt démonstrative, assez clinquante, sans grande surprise.

Autrement intéressante est la cantate Saint Jean Damascène du méconnu Sergueï Taneïev (1856-1915), qui suivait immédiatement cette ouverture. Une cantate reprenant un poème d’Alexeï Tolstoï (un lointain parent de l’auteur des Frères Karamazov, qui choisira l’exil avant de rentrer en URSS et de se conformer au dogme stalinien) sur le thème de la confiance dans la mort. L’œuvre commence dans la lenteur et le hiératisme avant que l’inquiétude s’empare de la musique. Le Chœur de Radio France, toujours à l’aise avec la langue russe, fait vibrer avec mystère la section a capella qui suit avant que la cantate trouve le chemin de l’apaisement. Une fort belle page qui confirme la belle santé du Chœur de Radio France et le brio d’un chef avec lequel, manifestement, les musiciens du National ont eu plaisir à jouer.

Illustration : Rachmaninov à l’ouvrage (photo dr)

Tan Dun : Three Lotuses in the Zen Garden, concerto pour clarinette (création) - Rachmaninov : Symphonie n° 2. Patrick Messina, clarinette ; Orchestre national de France, dir. Cristian Măcelaru. Maison de la radio et de la musique, 21 mars 2026.
Glazounov : Ouverture solennelle – Taneïev : Saint Jean Damascène - Rachmaninov : Symphonie n° 1. Chœur de Radio France, Orchestre national de France, dir. Stanislav Kochanovsky. Maison de la radio et de la musique, 26 mars 2026.
Prochain rendez-vous de l’Orchestre national de France avec Rachmaninov : 16 avril 2026.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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