Farrenc et Berlioz à la Maison de la radio et de la musique le 2 juillet
Solennelle et non moins fantastique
Dinis Sousa nous rappelle combien Louise Farrenc mérite qu’on écoute sa musique et combien la Messe solennelle de Berlioz a quelque chose de l’embryon d’un univers.
- Publié par
- 3 juillet
- Critiques
- Opéra & Classique
- 0
-

IL EST CONVENU DE FIXER AU JOUR DE LA CRÉATION de la Symphoie fantastique (5 décembre 1830) la naissance de la symphonie française. Ce qui, historiquement, peut être discuté : Méhul a écrit cinq symphonies de 1808 à 1810, et on doit à Gossec, dès 1769, Six symphonies à grand orchestre. Il est vrai que le mot lui-même prête à débat : après tout, le substantif sinfonia désigne l’ouverture de bien des opéras italiens. En réalité, faire de Berlioz un promoteur, sinon un inventeur, consiste à considérer Beethoven (révélé au public parisien à partir de 1828), voire de Haydn et de Mozart, les pionniers d’un genre que le XIXe siècle illustra magnifiquement, et à resituer l’histoire de la symphonie française dans la généalogie beethovénienne, Berlioz ayant lui-même exprimé la vénération qu’il éprouvait pour l’auteur de la Pastorale.
Louise Farrenc, qui vit le jour un an après Berlioz (en 1804), attendit les années 1840 pour aborder le genre de la symphonie. Elle eut la joie et l’honneur de voir sa Troisième Symphonie créée par l’Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire (là où Berlioz, la plupart du temps, devait lui-même réunir des musiciens venus d’horizons divers quand il était question de faire entendre sa musique au Conservatoire). Il s’agit là d’une page fort bien construite, qui reprend les quatre mouvements traditionnels et les munit d’une instrumentation aérée. Si le premier mouvement peut rappeler les premières symphonies de Schubert, il est difficile de ne pas penser à Mendelssohn dans les deux suivants, notamment dans le scherzo qui fait virevolter les bois. Louise Farrenc a en outre la bonne idée de ne pas lester sa partition d’une fugue (tentation à laquelle succombera le très jeune Bizet dans sa sublime Symphonie en ut, l’une des merveilles du répertoire symphonique français). L’Orchestre national de France interprète avec la vigueur et la légèreté qui conviennent cette musique aussi vive que soignée, sous la direction du jeune chef portugais Dinis Sousa.
L’imagination déployée
Il faut rappeler que ce dernier s’est fait une réputation berliozienne en dirigeant une partie des Troyens en 2023, au festival de La Côte-Saint-André, à la suite de la péripétie tragi-comique dite « de la gifle » qui avait contraint John Eliot Gardiner à quitter précipitamment les lieux et à renoncer à la suite de la tournée qui devait notamment emmener Les Troyens à l’Opéra royal de Versailles. Dinis Sousa, à la tête du Monteverdi Choir et de l’Orchestre révolutionnaire et romantique, se montra alors tout à fait à la hauteur.
À la Maison de la radio et de la musique, il retrouve Berlioz à la faveur de la Messe solennelle, donnée en seconde partie de concert, qu’il dirige avec cette fougue réglée, mélange de précision et de feu, qu’exige le compositeur. Rappelons que cette partition, miraculeusement redécouverte en 1991 à Anvers alors que Berlioz prétendait l’avoir détruite, est l’œuvre d’un musicien d’une vingtaine d’années à peine, qui attendra deux ans avant d’intégrer le Conservatoire de Paris, puis encore un an avant de composer sa première cantate en vue d’obtenir le Prix de Rome.
L’auditeur familier des œuvres de Berlioz y retrouve de nombreux thèmes qui seront réutilisés plus tard par le compositeur lui-même (dans la Symphonie fantastique, le Requiem, Benvenuto Cellini, le Te Deum), ce qui n’empêche pas évidemment d’écouter cette messe pour elle-même, pour la folle invention qui la nourrit, pour l’évident bonheur que Berlioz éprouva à la composer et à mesurer toute l’imagination qui s’impatientait en lui. « Il y a de la chaleur et du mouvement dramatique là-dedans », dit un jour Lesueur à Berlioz à propos d’une autre de ses partitions de jeunesse : c’est précisément le sentiment qu’on ressent à l’écoute de la Messe solennelle, qui reste toutefois une œuvre assez rarement exécutée, même si elle a fait l’objet de plusieurs enregistrements (signés Jean-Paul Penin, John Eliot Gardiner, J. Reilly Lewis, Christoph Kühlewein et Hervé Niquet).
Angélique et menaçant
On a remarqué combien le Chœur de Radio France, sous la direction de Lionel Snow, avait trouvé depuis quelques saisons un allant et une homogénéité remarquables. Il fait preuve des mêmes qualités à l’occasion de cette messe, qu’il s’agisse de faire scintiller les évocations angéliques de l’« O salutaris » ou de faire sourdre la menace de la fin du « Credo » et les couleurs lugubres du « Crucifixus » (il prononce « crucifixuss », comme on le faisait à l’époque de Berlioz, et non pas « croutchifixouss »). Des trois solistes réunis, c’est Laurent Naouri le plus sollicité ; sa puissance convient aux passages les plus mouvementés (« Credo », « Resurrexit »), et Denis Sousa ne le fait pas intervenir dans l’« Et incarnatus est », Berlioz ayant dans un second temps, c’est vrai, réservé cette page à la seule voix de soprano – ici Chiara Skerath, qui chante avec une espèce d’émerveillement dans la voix. Julien Henric a la chaleur qu’il faut pour aborder l’« Agnus dei » et retrouve Laurent Naouri dans l’éclatant « Domine salvum » final, qui fait jubiler un Orchestre national de France des grands soirs, capables des nuances les plus pastorales (l’« Et incarnatus est »), des sonorités les plus étranges (le cor et le tuba à la fin de l’« Agnus dei ») comme des plus souterrains emportements (la fin du « Kyrie »).
Depuis la disparition des chefs berlioziens historiques (Colin Davis, Roger Norrington, John Nelson) et la mise à l’index de François-Xavier Roth pour des raisons extra-musicales, la musique de Berlioz est défendue par un nombre décroissant d’interprètes militants. Or, le chef d’orchestre, comme l’écrit le compositeur dans ses Mémoires, doit « sentir comme moi » et non pas se contenter simplement de diriger. Puisse Dinis Sousa continuer d’avoir, à l’avenir, la musique de Berlioz chevillée au corps.
Illustrations : Dinis Sousa (photo Sim Canetty-Clarke/dr). Manuscrit original de la Messe solennelle de Berlioz (dr).
Louise Farrenc : Symphonie n° 3 - Hector Berlioz : Messe solennelle. Chiara Skerath, soprano ; Julien Henric, ténor ; Laurent Naouri, basse ; Chœur de Radio France (dir. Lionel Sow), Orchestre national de France, dir. Dinis Sousa. Maison de la radio et de la musique, 2 juillet 2026.



