Porgy and Bess au Théâtre des Champs-Élysées le 30 juin
Plus euphorisant que la drogue de Sportin’Life
Les Voix d’outre-mer et l’Orchestre Lamoureux nous offrent une version fiévreuse et réjouissante de Porgy and Bess, l’unique opéra de Gershwin.
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- 2 juillet
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GEORGE GERSHWIN EST MORT TROP JEUNE (à trente-neuf ans, comme Chopin) pour nous avoir laissé de nombreux opéras, tout occupé qu’il fut, durant sa carrière, à composer des chansons, des comédies musicales, des musiques pour diverses revues et des œuvres symphoniques (Rhapsody in blue, Un Américain à Paris…). Mais au moins est-il venu à bout d’une partition qui lui tenait à cœur et lui permit de s’affirmer comme un compositeur de musique dite « sérieuse » (on n’ose pas écrire savante, épithète plus connotée encore que la précédente). Cette partition, c’est bien sûr Porgy and Bess, opéra créé le 30 septembre 1935 au Colonial Theatre de Boston, qu’on vient d’entendre au Théâtre des Champs-Élysées avec la participation des Voix d’outre-mer, lesquelles nous avaient déjà offert il y a un an une Carmen transportée de Séville dans l’île de la Martinique.
Cette fois, l’action n’est pas déplacée : nous sommes bien à Catfish Row, quartier fictif de Charleston, en Caroline du Sud, quand bien même deux récitants superflus (Claudia Tagbo et Fabrice di Falco, amplifiés lors de leur dernière intervention, on se demande bien pourquoi) essaieraient de nous faire croire, à la faveur d’un texte en français, que Porgy and Bess se déroule rue Cases-Nègres en Martinique. De toute manière, le livret est en anglais, et rien apparemment n’en est changé. Aucune mise en scène n’est par ailleurs prévue, mais les interprètes chantent, miment et jouent tous leurs rôles avec une belle énergie et un vrai sens de l’incarnation. Il y a de l’ambiance ! Et si la scène du jeu de dés, au premier tableau, nous paraît un peu longuette, la partition de Gershwin trouve peu à peu son souffle au point qu’elle révèle une dimension qu’on n’imaginait pas.
Il y a numéro et numéro
Il est vrai qu’on entend ici la quasi-totalité de la musique écrite par Gershwin, et que les récitatifs, les mélodrames, les airs, les ensembles, les nombreux chœurs (indépendamment des rythmes et des genres utilisés par le compositeur : chanson, gospel, blues, chant traditionnel, etc.) composent une partition d’une grande ampleur, soutenue par un orchestre symphonique nourri (qui comprend aussi une batterie, un banjo et trois saxophones), partition qui n’a rien à voir avec une comédie musicale, une opérette ou une succession de chansons à succès. Gershwin a d’une certaine manière retenu la leçon de Puccini, qui sait enchâsser des moments de lyrisme sans les réduire à des numéros (dans tous les sens du terme). Il suffit d’écouter la belle conclusion instrumentale du premier acte ou le trio, à la fin, qui réunit Maria, Serena et Porgy, pour mesurer l’ambition (réussie) du compositeur.
On saluera la vigueur de l’Orchestre Lamoureux, que Quentin Hindley dirige avec la souplesse et la fermeté qui conviennent, sans lui demander de swinguer à l’excès, en faisant au contraire chanter les pupitres (l’inattendu cor anglais, le tuba) et à rendre hommage à la manière de Gershwin qui, on le sait, a souffert pendant de longues années avant de maîtriser l’art de l’orchestration.
On a cité la scène du jeu de dés : il faut dire que Porgy and Bess met en scène une galerie de personnages plus ou moins pittoresques qui tantôt se distinguent, tantôt font corps ; les rivalités, les meurtres eux-mêmes n’excluent pas la solidarité, au contraire. (Il n’est pas interdit de penser à Peter Grimes de Britten, qui se déroule aussi dans une petite ville de pêcheurs.) C’est d’ailleurs ce que nous dit l’Ensemble vocal Voix d’Outre-mer, installé derrière l’orchestre : dès qu’une voix soliste s’en distingue, on se rend compte de la qualité individuelle des chanteurs, tous venus des territoires ultramarins français, lauréats ou finalistes du concours Voix des Outre-mer (créé par Fabrice di Falco et Julien Leleu, et dont Richard Martet est président du jury) ; oui mais dès qu’ils se mettent à chanter ensemble, comme un vrai chœur, on est frappé par la cohésion dont font preuve tout à coup ces voix : elles éclatent alors dans ces moments d’euphorie que sont les chœurs de la terre promise ou du pique-nique. Le bonheur de chanter ensemble est sans doute l’une des clefs de cette double réussite.
Un mac comme on les aime
Côté solistes, on est frustré (mais c’est la faute de Gershwin !) d’entendre trop peu des interprètes d’une belle étoffe : Clara n’a guère que l’illustrissime Summertime pour se distinguer, mais Livia Louis-Joseph-Dogué, dont nous avions déjà goûté le tempérament lyrique dans le rôle de Micaela, en fait presque une aria qui transcende la simple berceuse bluesy. La présence scénique d’Axelle Saint-Cirel n’est plus à dire, mais le rôle de Maria la met insuffisamment en valeur. Joseph DeCange, a contrario, aussi à l’aise avec sa voix qu’avec son corps de danseur et d’acrobate (ah, son grand écart !), a trouvé en Sportin’life, mac et dealer de belle allure, un rôle idéal. La voix richement timbrée de Boris Mvuezolo fait merveille dans les deux rôles de Mingo et de Peter, et Luthando Qave rugit avec style dans celui du détestable Crown.
Paradoxalement, ce ne sont pas les titulaires des deux rôles-titres qui nous enchantent le plus – et c’est peut-être aux deux personnages eux-mêmes qu’il faut attribuer notre réserve. Pumeza Matshikiza chante bien, joue bien, mais Bess est une victime qui finit toujours par se laisser convaincre, pour son bien ou pour son mal, et Gershwin ne lui a pas écrit le grand air qui pourrait nous la rendre admirable. De même, Porgy n’est pas un jeune premier mais un infirme qui sauve un instant Bess de la violence mais finit, lui, par se laisser abandonner ; aussi faut-il peut-être se féliciter que Kevin Short (qui remplaçait Bongani Justice Kubheka) n’ait pas la belle voix et l’aisance d’un héros. Leur célèbre duo du II (« Bess, you is my woman now ») est un peu heurté (une Bess qui bouscule la ligne, un Porgy un peu court de souffle), cependant que celui du III (« I loves you Porgy »), moins attendu, est plus réussi.
Mais c’est Marie-Laure Garnier, dans le rôle de Serena, qui obtient tous les suffrages, par l’ampleur de la voix, l’intensité de l’expression, le sens du tragique : sa déploration (« My man’s gone now »), après la mort de Rabbins, est un moment saisissant entre tous au sein de ce Porgy and Bess de haute volée.
Illustrations : couverture de la partition de Porgy and Bess (dr). Marie-Laure Garnier (photo dr)
Gershwin : Porgy and Bess. Avec Pumeza Matshikiza (Bess), Kevin Short (Porgy), Joseph DeCange (Sportin’life), Marie-Laure Garnier (Serena), Luthando Qave (Crown), Axelle Saint-Cirel (Maria), Auguste Truel (Jake), Livia Louis-Joseph-Dogué (Clara), Boris Mvuezolo (Mingo, Peter), Johnny Mutombo (Robbins), Ludivine Turinay (Annie), Naïma Wanshe (Lily), Thomas Custodio (Jim), Sébastien Tonel (le Croque-mort), Axel Trival (Nelson, Crab Man), Scott Emerson (le Détective), Danielle Mahailet, Laurynn Favière, Carl Mam-Lam-Foo (solistes), Claudia Tagbo et Fabrice di Falco (récitants) ; Ensemble vocal Voix d’Outre-mer ; Orchestre Lamoureux, dir. Quentin Hindley. Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 30 juin 2026.



