Carmen à l’amphithéâtre de l’Opéra Bastille le 30 juin

Carmen et le carnaval

Les Voix des Outre-mer viennent de faire voyager Carmen de Séville à la Martinique avec talent et bonne humeur.

Carmen et le carnaval

IL Y A CENT CINQUANTE ANS, quelques semaines après la création de Carmen, mourait Georges Bizet. Depuis lors, Carmen est devenu l’un des opéras les plus représentés dans le monde et a fait l’objet de nombreuses adaptations : suites symphoniques, ballets (Rodion Chtchedrine a résolu la question en composant une Carmen Suite !), films (Carmen Jones d’Otto Preminger avec Dorothy Dandridge et Harry Belafonte), etc. L’association Les Voix des Outre-mer a eu l’idée d’imaginer pour sa part une Carmen en français et un peu en créole, située non plus à Séville mais à Saint-Pierre de la Martinique, au moment du carnaval. C’est cette version, créée au Théâtre des ruines de Saint-Pierre (Martinique) en 2023, puis reprise à La Réunion, en Guyane, en Guadeloupe ainsi qu’en métropole (à Bracquetuit, à Rodez, à Rungis), qui vient d’être représentée à l’amphithéâtre de l’Opéra Bastille.

En réalité, il s’agit là bel et bien de Carmen, et d’une Carmen qui nous paraît plus familière et chaleureuse que nombre de productions situées dans des terrains vagues ou modifiant allègrement le dénouement de l’opéra. Certes, l’action a lieu non plus dans une fabrique de cigares mais dans une distillerie de rhum, mais l’absence de décors, impossibles à installer dans l’amphithéâtre, fait oublier ce déplacement géographique, et les quelques modifications effectuées dans le livret (« Près des remparts de Saint-Pierre ») ne bouleversent pas fondamentalement la donne. Les changements les plus importants sont causés par l’absence de chœur, qui oblige les personnages secondaires à jouer la foule ou contraint de supprimer certains passages. L’ajout discret de tambours martiniquais et, à la fin, l’irruption de danseurs en lieu et place du défilé devant les arènes, ne chamboulent pas l’histoire, toujours clairement menée, à tel point que les interventions du conteur créole Fabrice di Falco (par ailleurs excellent contre-ténor), au début de chaque acte, sont presque superflues. La dramaturgie conçue par Richard Martet et la mise en espace de Julien Leleu assurent la fluidité du spectacle. On précisera qu’aucune difficulté n’a été escamotée, la version choisie étant celle de la création, avec dialogues et non pas récitatifs : on sait combien il est délicat pour un artiste lyrique de passer du chant à la comédie.

Réjouissante surprise

Cette production intègre plusieurs chanteurs révélés et primés lors du concours Voix des Outre-mer, créé par Fabrice di Falco et Julien Leleu, et dont Richard Martet est président du jury. Et d’abord Marie-Laure Garnier, qui reçut en 2019 le Grand Prix de la première édition du concours, et depuis lors mène une belle carrière. Elle est ici une Carmen accomplie, à la diction parfaite et au timbre ambré, à laquelle les dimensions réduites de l’amphithéâtre permettent des nuances qui passeraient inaperçues dans une salle de grandes dimensions. Livia Louis-Joseph Dogué nous réjouit peut-être davantage encore, d’abord parce qu’on la connaît moins, et que l’effet de surprise joue davantage ; ensuite parce qu’elle donne un magnifique élan au duo du premier acte : on a rarement entendu avec une telle chaleur la phrase « Et tu lui diras que sa mère ». On aime la voix sombre de Ludivine Turinay (Mercédès), mais on aimerait qu’Axelle Rascar Moutoussamy, Frasquita délurée, surveille un peu plus ses aigus.

Face à de telles personnalités, Auguste Truel (Morales, le Dancaïre) et Juan José Medina (Le remendado) ne déméritent pas mais sont un peu en retrait. C’est le cas aussi du baryton Dmytro Voronov, Escamillo un peu pâle, mais il est vrai que le personnage donne moins d’occasions de faire preuve de finesses expressives. Le cas de Paul Gaugler est à l’opposé : on aimerait de sa part moins d’éclat, plus de concentration, une virilité moins manifeste.

Bientôt Porgy and Bess

On applaudit le Chœur d’enfants de La Grange et de la classe Cham préparés par Isabelle Nadjar et Évelyne Tessier, et surtout l’Orchestre du Théâtre de Rungis, qui séduit par sa souplesse et sa dynamique. Il est peu fréquent qu’un orchestre au complet soit réuni à l’amphithéâtre Bastille, il est rare également qu’une formation fournie en instruments à vent (il y a bien les trois trombones, les trois flûtes, etc.) mais avec un nombre réduit de cordes (deux contrebasses, les autres à l’avenant) sache trouver un équilibre sonore et faire corps avec les chanteurs. Au pupitre, Laurent Goossaert sait obtenir un son étouffé des bois quand il le faut (dans tel passage de la Chanson bohème au II) ou créer une impression de musique de chambre (dans le bref trio entre Carmen, Frasquita et Mercédès qui précède la scène finale).

On pourra retrouver Fabrice Di Falco, Marie-Laure Garnier, Livia Louis-Joseph Dogué, Ludivine Turinay Auguste Truel et l’ensemble vocal Voix d’Outre-mer dans Porgy and Bess au Festival d’Avignon du 6 au 10 juillet (chapelle du Verbe incarné) puis au Théâtre des Champs-Élysées, le 30 juin 2026. La finale du 9e concours Voix des Outre-mer aura lieu le 29 janvier 2026.

Illustrations : Marie-Laure Garnier (en haut) et Livia Louis-Joseph Dogué, jupe bleue et nattes tombantes (en bas). Photos dr

Bizet : Carmen. Avec Marie-Laure Garnier (Carmen), Livia Louis-Joseph Dogué (Micaela), Paul Gaugler (Don José), Dmytro Voronov (Escamillo), Auguste Truel (Morales, le Dancaïre), Juan José Medina (Le remendado), Axelle Rascar Moutoussamy (Frasquita), Ludivine Turinay (Mercédès), Ève Tibère (Hermancia) ; Fabrice Di Falco (conteur créole) ; Chœur d’enfants de La Grange et de la classe Cham (dir. Isabelle Nadjar et Evelyne Tessieret) ; dramaturgie : Richard Martet ; mise en espace et lumières : Julien Leleu ; Orchestre du Théâtre de Rungis, dir. Laurent Goossaert. Amphithéâtre de l’Opéra Bastille, 30 juin 2025.
En savoir plus :
https://voixdesoutremer.com

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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