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Critiques / Opéra & Classique

ORPHÉE ET EURYDICE de Christoph Willibald Gluck

par Caroline Alexander

Quand le diable s’en mêle….

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Les flammes de l’enfer en panneau d’accueil. Suspendues à l’avant-scène, elles frémissent à la lueur de bougies tandis que le public prend place. Les couleurs nuit d’Orphée et Eurydice de Christophe Willibald Gluck sont annoncées d’emblée.

Après Jacques Offenbach (Orphée aux Enfers), Luigi Rossi (Orfeo), l’Opéra National de Lorraine clôt sa trilogie sur le thème d’Orphée avec le chef d’œuvre de Gluck (1714-1788) archétype de sa réforme où la musique se met au service d’une action théâtrale, de la poésie et des émotions. Il y travailla durant une quinzaine d’années passant d’une première version en langue italienne, créée à Vienne 1762, à une version française, douze ans plus tard, lestée de nombreux ballets.

C’est la première version viennoise, plus dense, qui a été retenue par Ivan Alexandre son metteur en scène pour cette co-production créée à Salzburg en 2014 au cours de l’annuelle Mozartwoche. Dès l’ouverture il peuple sa musique des signes avant-coureurs de son histoire. Orphée et sa bien-aimée se tiennent enlacés comme des poupées de soie. Soudain Eurydice s’effondre, le cœur ensanglanté. La Mort vient l’accueillir tel un amant… Orphée, blessé également, survit, inconsolable.

Lecture éclairée

Ni transposition dans le temps, ni transfert dans le huis clos de la psychanalyse comme l’avait si bien fait Romeo Castellucci à la Monnaie de Bruxelles (voir WT 4183du 28 juin 2014). Ivan Alexandre opte pour une lecture éclairée des symboles liés au couple : l’homme et la femme, leurs rapports, leur destin depuis Adam et Eve. Il leur invente un personnage, un partenaire muet mais omniprésent : la Mort. Cette mort incontournable qui ici, grâce à la magnétique présence du comédien allemand Uli Kirsch, devient le pôle d’attraction-répulsion des êtres vivants ou déjà passés à trépas.

Le pacte passé par Orphée avec Amour – sortir son Eurydice de l’au-delà sans lui adresser le moindre regard - ne pourra être tenu. La bien-aimée, la trop- aimée, veut lire l’amour de son homme en direct dans ses yeux. Si elle ne le trouve pas, la mort lui serait préférable. A partir de ce constat, Ivan Alexandre donne à la mort un rôle physique évident. Orphée se bat avec lui à mains nues en rixes dansées. Eurydice, tiraillée, se laisse séduire par ses ardeurs. Il en ressort un ballet de toute beauté.
Amour oppose à la Mort son dynamisme, sa joie de vivre, ses tentations, comme cette pomme qu’elle fait croquer à Eurydice tandis qu’Orphée retrouve son autre raison d’être, la lyre de sa musique (ici une harpe jouée en solo) qui apprivoise bêtes et gens.

Les scènes des trois actes s’étagent en continu dans les décors oniriques de Pierre-André Weitz, s’emboîtant en perspective, un par un, dans une sorte de puzzle vertical de théâtre dans le théâtre. Miroirs agités, tapis de roses écarlates, escaliers mouvants, écran en fond de scène où surgissent des images de l’infini planétaire tandis qu’à l’ombre, à cour et à jardin, les chœurs en complets veston noirs sont rangés dans des loges superposées. Les intentions s’y cumulent un peu trop, on finit par s’y perdre, mais comme tout est si beau à voir et à entendre, on se laisse emporter.

Enjeu poétique

Car les interprètes sont à la hauteur de l’enjeu poétique. Le contre-ténor Christopher Ainslie donne à Orphée, rôle destiné à un castrat, une jeunesse vibrante, un timbre tout en clarté, des aigus qui volent haut, des basses un rien errantes, une belle diction et beaucoup de conviction. L’Eurydice de la soprano Lenka Máčiková, annoncée souffrante le soir de la première, ne fit rien sentir de son malaise, présence sensuelle, jeu très physique dans ses contradictions amoureuses, voix lumineuse aux aigus satinés.

Amour ailé, aux yeux bandés, en casquette et pantalon blanc est incarné en voyou androgyne par Norma Nahoun, soprano au dynamisme joyeux, déjà entendue et appréciée à Nancy et à Montpellier (voir WT 4024-Barbe Bleue d’Offenbach, 4808- Chérubin de Massenet). Elle lui injecte une belle dose d’espièglerie qui, à point nommé, remet à l’heure la pendule des grands sentiments.

Pas d’instruments anciens comme pour l’Orfeo de Rossi par Raphaël Pichon et l’ensemble Pygmalion (voir WT 4997), mais Rani Calderon, le directeur musical maison, sait pousser les instrumentistes de l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy sur les sentiers d’un baroque revisité. Tandis que la Mort envahit la scène, Calderon fait vibrer la vie dans la fosse.

Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck, livret de Ranieri Calzabigi. Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy, chœur de l’Opéra National de Lorraine, direction Rani Calderon, chefs de chant Solange Fober, Vincent Royer. Mise en scène Ivan Alexandre, décors et costumes Pierre-André Weitz, lumières Bertrand Killy. Avec Christopher Ainslie, Lenka Máčiková, Norma Nahoun, Uli Kirsch et Julien Marcou à la harpe solo.

Nancy, Opéra National de Lorraine, les 29, 31 mars, 5 & 7 avril à 20h, le 3 avril à 15h.

03 83 85 33 11 – www.opera-national-lorraine.fr

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