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Critiques / Opéra & Classique

ORFEO de Luigi Rossi

par Caroline Alexander

Mise en lumières d’un chef d’œuvre enfoui, enfin redécouvert et recréé

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Un événement ! Une découverte dont la beauté envoûte : la re-création, à l’Opéra National de Lorraine, du premier opéra qui fut représenté en France, il y a près de quatre siècles (370 ans). Un Orfeo que Mazarin commanda à un compositeur italien contemporain – Luigi Rossi– et qui fut créé devant la cour du Palais Royal de Paris en présence de la régente Anne d’Autriche et d’un Louis XIV âgé de 8 ans. Ce furent à l’époque six heures de spectacle, un déploiement de décors et costumes fastueux, des ballets, des voix de castrats et une musique au baroque enchanteur.

Ce sont aujourd’hui près de trois heures de bonheur. A entendre sa palette de couleurs, véritable peinture musicale où les récitatifs ciselés se faufilent entre solos, duos, chœurs à quatre ou multiples voix, ariosos, passacailles, lamentos et tutti quanti. , impossible de comprendre qu’elle soit tombée dans l’oubli. Le travail d’orfèvre accompli par Raphaël Pichon pour reconstituer ses partitions lui a redonné vie, l’intelligence et la finesse de la mise en scène de Jetske Mijnssen le peuple d’émotions, l’accord parfait entre les superbes chanteurs et les instruments anciens de l’ensemble Pygmalion font le reste : un chef d’œuvre !

Qui est ce Luigi Rossi, né dans la région des Pouilles en 1597, mort à Rome en 1653 ? Un organiste, claveciniste, luthiste, chanteur, compositeur de quelques centaines de cantates et de deux opéras dont cet Orfeo qui tomba dans les oubliettes après six représentations triomphales. Il était le cadet de 30 ans du vénitien Monteverdi dont l’Orfeo créé en 1607 est considéré comme l’ancêtre de la « favola con musica », la fable en musique, c’est-à-dire l’opéra. Se connaissaient-ils ? Rossi au service des Barberini et de Mazarin avait-il entendu l’Orfeo de son aîné quand il composa le sien 40 ans plus tard ? La chose a probablement peu d’importance, tant à cette époque il était d’usage de grignoter des idées, des formes de confrères simplement parce qu’elles circulaient dans l’air du temps (Cavalli et Ferrari sont notamment cités).

Quand "la reine des douleurs est la jalousie..."

Pour Rossi et son librettiste Francesco Buti le sort du couple se déploie en trois temps, les deux premiers tout joyeux dans les préparatifs puis le sacrement de la noce, le troisième dans la descente dans l’au-delà de l’enfer. La mort d’Eurydice n’est plus un accident inscrit dans la fatalité mais la conséquence de l’amour rejeté du berger Aristée, fou de douleur de ne pas être aimé qui constate que « la reine des douleurs est la jalousie »….

Ah Orphée ! Orphée et son Eurydice ! Il inspira les peintres, les poètes, les cinéastes, les auteurs de bandes dessinées et même de mangas. Près d’une centaine de musiciens en firent un de leurs sujets de prédilection, de Monteverdi et Rossi à Darius Milhaud ou Offenbach, en passant par Caccini, Landi, Haydn et tant d’autres. Le destin tragique de leur amour est entré dans l’intemporalité ! Il reste à jamais notre double devant cette terrible injustice qu’est la mort de l’être aimé.

Humour, suspens, quiproquos sur instruments anciens

Raphaël Pichon en fait le cœur de la reconstitution élaborée avec Miguel Henry à partie d’une copie de la partition transcrite 30 ans après la création. Ils éliminent le prologue et le chœur final composés à la gloire de la France ainsi que les ballets inutiles. Ils simplifient les intrigues tout en conservant des personnages secondaires qui actionnent les rouages de la tragi-comédie, Venus, Amour, Pluton, le Satyre, Momus, Apollon et leurs sbires qui apportent suspens, humour, et quiproquos. Et, pour l’exécution de la masse musicale recueillie, Pichon en reconstitue également les instruments, les cordes des violons du roi : violone, violes de gambe, lira de braccio (la lyre d’Orphée) théorbe, chitarrone…, les vents, cornets, saqueboutes et ce « claviorganum », où alternent et se mêlent le clavecin et l’orgue, instrument disparu et spécialement reconstruit pour cette re-création.

En connivence avec Pichon, Jetske Mijnssen, metteur en scène néerlandaise a également privilégié la face hors du temps de ce symbole de la douleur. Un espace nu surmonté d’une coupole, au sol damé de bois gris et aux hautes parois de lambris, se prête à toutes les transformations moyennant l’apport de mobiliers et d’accessoires, chaises, tables nappes, bougeoirs, vaisselle… Les costumes alliant fantaisie et élégance s’inspirent des modes du XXème siècle, des années 30 à nos jours (Momo en jogging et sweat à capuche…). Quand le pire est arrivé des rideaux noirs opaques masquent les lambris et les mânes de l’Enfer ont les allures d’un bestiaire cauchemardé. Et si cette incursion dans l’au-delà n’avait été qu’un mauvais rêve ?

Eurydice s’est éclipsée, les tentures se sont dérobées. Orfeo, resté seul en scène - dans la même attitude qu’au lever de rideau - chante son désespoir « ah morire… ». Quand Rossi composa cet air il venait de perdre sa femme Constanza. Dire qu’il est poignant est un euphémisme.

Quand chacun et chacune trouve sa part de vérité

La fine direction d’acteurs où chacun, chacune trouve sa part de vérité est associée à des trouvailles de mise en scène, élégantes, drôles, émouvantes.
Judith van Wanroij est Orphée, jeune premier presque naïf, avec un naturel sidérant et son timbre de soprano qu’elle dore en velouté. L’Eurydice de Francesca Aspromonte, 25 ans, semble à peine sortir de l’adolescence, fine gracieuse, la voix légère, aérienne dans la joie, ferme dans la colère, pathétique dans son agonie. Face au couple, Giuseppina Bridelli enveloppe la déception d’Aristeo de rage et de véhémence menant à la folie dans une scène qui fait tourner la tête. A ce trio de base s’adjoint une suite de personnages, hommes et dieux confondus en humanité, « Filia mia » chante en simplicité et retenue Victor Torres, père d’Eurydice avant de se transformer en Charon, Renato Dolcini fait le Satyre dragueur avec à ses basques le Momo récalcitrant de Marc Mauillon. Luigi di Donato passe de Pluton à Augure dans les eaux noires de ses graves. Le contre-ténor Ray Chenez fait la nourrice comique chic avant d’enfiler les atours de l’Amour, David Tricou joue les séducteurs en Apollon, et quand Venus (Giulia Semenzato) décide de se faire passer pour une vieille mauvaise conseillère, c’est l’incroyable, inusable Dominique Visse qui prend le relais.

Dans la fosse surélevée, l’Ensemble Pygmalion et Raphaël Pichon son chef et âme, surfe sur une magnifique cohérence des pupitres où les cordes anciennes et tous les vents s’unissent pour faire entendre cette musique étoilée comme une nuit d’été, enfin redécouverte.

Après Artaserse de Leonardo Vinci redécouvert en novembre 2012, Laurent Spielmann, directeur de la maison nancéenne, est en passe de devenir le sésame des chefs d’œuvre enfouis (voir WT 3490). Après Nancy Artaserse fit quasiment le tour d’Europe. Orfeo de Luigi Rossi est d’ores déjà programmé par ses coproducteurs, l’Opéra Royal du Château de Versailles, l’Opéra National de Bordeaux, le Théâtre de Caen et le Centre de Musique Baroque de Versailles.

N’en ratez pas le passage !

Orfeo de Luigi Rossi, livret de Francesco Buti, orchestre et chœur de l’Ensemble Pygmalion, direction Raphaël Pichon, mise en scène Jetske Mijnssen, décor Ben Baur, costumes Gideon Davey, lumières Bernd Purkrabek. Avec Judith van Wanroij, Francesca Aspromonte, Giuseppina Bridelli, Giulia Semenzato, Luigi de Donato, Ray Chenez, Renato Dolcini, Dominique Visse, Victor Torres, Marc Mauillon, David Tricou.

Opéra National d Lorraine, les 4, 5, 9 & 10 février à 20h – le 7 à 15h.

03 83 85 30 60 – www.opera-national-lorraine.fr

NB : le spectacle fait l’objet d’une captation France 3, les 7 & 9 février avec retransmission en direct sur Culturebox.fr

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